La décroissance, une utopie écologique et sociale

« Halte à la croissance ». Le nom français du rapport rendu par le Club de Rome en 1972 annonçait la couleur. Il prévoyait un effondrement écologique et social fait d’inégalités, de pollution massive et d’épuisement des ressources naturelles. Trente-huit ans plus tard, la théorie de la décroissance est plus que jamais d’actualité.

Les questions environnementales sont aujourd’hui au cœur des débats de société. Le réchauffement du climat tant annoncé par les scientifiques est devenu un fait avéré. La pollution des terres et de l’atmosphère engendre des maladies. Associée aux pêches intensives, elle menace la biodiversité et l’équilibre de la chaîne alimentaire. Les ressources en matières premières diminuent et le pétrole finira par manquer tôt ou tard. Des calculs montrent que si tous les hommes avaient le même niveau de vie que les Européens, il faudrait trois planètes Terre pour subvenir aux besoins de tous. Pour atteindre le niveau de vie des Californiens, il en faudrait neuf. Malgré ce constat alarmant, les concertations internationales ne trouvent pas d’issue, à l’image du sommet de Copenhague en décembre dernier. Le développement durable, modèle proposé par les politiques pour résoudre cette crise, repose sur la logique de la croissance. Pourtant, c’est bien la hausse de la production avec ses externalités négatives qui a conduit à la situation actuelle.

La métaphore de l’escargot

S’opposant au développement durable, une théorie prenant sa source dans le rapport du Club de Rome a vu le jour. La décroissance, comme son nom l’indique, veut rompre avec l’accumulation matérielle. Ses partisans considèrent que le bien-être n’est pas lié à l’abondance de biens. Ils s’appuient notamment sur la critique du PIB, qui en se basant sur des critères économiques, ne permet pas de juger correctement des inégalités sociales. L’exemple des États-Unis, où l’espérance de vie est moindre que dans bien des pays moins riches, est souvent cité. Selon eux, la recherche des profits crée des inégalités et donc de plus en plus de frustration chez les perdants, c’est à dire les exclus. C’est donc la société en entier et les rapports entre les individus qu’il s’agit de transformer. Les décroissants pointent également du doigt le gaspillage engendré par la production dans une économie de marché. En fait, la croissance infinie leur apparaît comme un mythe. Pour expliquer cette théorie, le décroissant Serge Latouche, auteur de Le temps de la décroissance, utilise la métaphore d’Ivan Illich.

« L’escargot construit la délicate architecture de sa coquille en ajoutant l’une après l’autre des spires toujours plus larges, puis il cesse brusquement et commence des enroulements cette fois décroissants. C’est qu’une seule spire encore plus large donnerait à la coquille une dimension seize fois plus grande. Au lieu de contribuer au bien-être de l’animal, elle le surchargerait. Dès lors, toute augmentation de sa productivité servirait seulement à pallier les difficultés créées par cet agrandissement de la coquille au-delà des limites fixées par sa finalité ».

Une approche très simpliste

Cette « radicalité nécessaire » est largement critiquée par de nombreux économistes et sociologues. Ils lui reprochent d’abord son manichéisme, qui oppose sans alternative l’altruisme et l’égoïsme, la coopération et la compétition, le local et le global, le loisir et le travail, etc. Ils doutent ensuite de l’application de ses principes. Le retour aux petites communautés de vie et de travail se heurte à la nécessaire spécialisation de secteurs tels que les services. Sans compter que les communautés rurales des siècles derniers riment avec contrôle social, chose qui s’est adouci avec l’urbanisation. Autre point qui fâche et non des moindres, l’agriculture biologique est moins productive.

Or cela contraint à une gestion de la fécondité, qui est une politique digne d’un pays totalitaire. Le retour à un ou trois milliards d’humains sur Terre est un chiffre avancé par certains décroissants. De plus, l’industrie tant décriée, ne peut néanmoins pas être rejetée en masse. C’est la chimie qui permet la fabrication des médicaments, améliorant la santé et l’espérance de vie des hommes. Les outils de haute technologie qui facilitent grandement la communication ne pourront jamais être remplacés par des produits artisanaux. Si certains biens sont superflus, inutiles voire dangereux, ce n’est bien entendu pas le cas de tous. Pour certains, la décroissance est un luxe de pays riches. Qui dans le du Sud peut rêver à la « simplicité volontaire » en vivant dans la misère ? L’Afrique, qui a vu sa population quintupler en un siècle, a besoin d’une agriculture productiviste pour nourrir ses habitants. Sous bien des aspects, la décroissance fait figure d’utopie à l’apparence engageante, mais à double tranchant.

Des idées qui se diffusent

Malgré ses limites, la décroissance est un courant de pensée qui se transforme peu à peu en mouvement politique. Lors des élections européennes de 2009, une liste « Europe Décroissance » s’est pour la première fois présentée aux suffrages en Île de France. Pour les élections régionales, les décroissants se sont alliés avec le Nouveau parti anticapitaliste (NPA) dans plusieurs régions dont la Bretagne. L’organisation Les Casseurs de Pub édite chaque mois le journal La Décroissance, vendu à plus de 20 000 exemplaires à travers la France. Un chiffre en augmentation selon Vincent Cheynet, le directeur de la publication. Un signe sans doute que l’intérêt pour le changement radical de société vanté par les décroissants est lui en augmentation croissante.

Sylvain Ernault
Auteur et administrateur de So Ouest devenu Report Ouest de la création du magazine en ligne en 2010 à mon départ de l'IUT de Lannion en 2012. Des bureaux de vote aux tribunes du Roudourou, du studio de TTU à la prairie de Kerampuilh. Actuellement journaliste et cofondateur du webzine « La Déviation ».
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