Cosmopolis, fable subversive d’un monde en pleine décadence

C’est un long cauchemar que le Canadien, David Cronenberg, nous propose pour son vingtième film. Un cauchemar aussi long que la limousine immaculée, dans laquelle Eric Packer (Robert Pattinson) s’est engouffrée en ce début de journée avec l’intention d’aller se faire couper les cheveux. 

L’argent ne dort jamais

Packer est un grand ponte de la finance à New-York. Il a le monde à ses pieds, les femmes aussi. Jeune, intelligent et séduisant, il est surtout socialement inadapté aux réalités qui l’entoure et doté d’un égo-surdimensionné. D’ailleurs, lorsque son garde du corps le prévient que le Président des Etats-Unis est en ce moment même en visite en ville et que cet événement risque de provoquer d’importants embouteillages, Eric lui pose simplement la question : « Le président de quoi ?« . Cette réplique (ainsi que toutes les autres, tirées au mot près du livre de DeLillo dont le film se fait l’adaptation) suffit à Cronenberg pour installer psychologiquement son personnage avant de l’installer physiquement dans l’autre décor immanquable du film, prolongement indissociable de l’identité d’Eric, la fameuse limousine.

Avec Cosmopolis, Cronenberg se serre du propos de l’auteur DeLillo pour tendre au spectateur un miroir très actuel de la société occidentale à laquelle il s’adresse. Il décrit alors la lente descente aux enfers d’un homme d’affaires impliqué à un très haut niveau dans l’économie mondiale, qui voit son empire s’effondrer, et avec lui le monde qu’il a contribué à construire, suite à une faute professionnelle. Le livre, rédigé il y a plus de dix ans maintenant, annonçait déjà la crise de 2008 et décriait un monde où le capitalisme est entrain de vivre ses derniers instants. De cette base, il en tire un terrible huit-clos à la mise en scène étouffante, où quasiment enfermé 2 heures durant dans cette limousine, imperméable et sourd au monde environnant, les protagonistes vont se succéder devant Eric Packer ainsi que leurs interrogations philosophiques ou complètement stériles sur notre condition avec eux.

Highway To Hell

Cronenberg nous renvoie à un personnage à la pensée rationnelle qui semble, en apparence, contrôler tout ce qui le touche de près ou de loin. Mais la première incompréhension va venir de son médecin traitant (ou du moins son remplaçant) qui va lui annoncer que sa « prostate est asymétrique« . Premier dérèglement dans la vie d’Eric qui aura d’autres conséquences une fois la journée écoulée. Le second va venir de sa femme, Elise Shifrin (Sarah Gedon) qui, mis à part son immense fortune, ne semble avoir aucun point commun avec lui. Il la croisera au hasard de son périple aux différent endroits de la ville, cherchant absolument à la convaincre de coucher avec lui (on n’est pas loin du harcèlement). Au travers de ces scènes, on comprend à quel point le personnage se trouve en complet décalage avec l’espèce humaine : « Je cherche à faire la conversation » lui lancera-t-il faussement au détour d’une de ces rencontres. Aucune réponse de la part d’Elise qui finira par le laisser tomber.

A tous les niveaux, Cronenberg (ou plutôt DeLillo) semble nous servir a priori, l’archétype même du capitaliste, froid et sans cœur, vu mille fois au cinéma en commençant par Gordon Gekko (Michael Douglas) dans le film d’Oliver Stone, Wall Street. Et pourtant, la façon dont la destinée de cet homme qui peu à peu sombre dans le doute et l’irrationalité (il faut dire que cette journée n’a rien de banale) est imbriquée dans celle du monde qui est, économiquement et socialement entrain de s’écrouler, trouve là, un intérêt remarquable.
Car tout au long du film, une menace de plus en plus insistante pèse sur Eric Packer. Elle ne vient pas des manifestants ou des émeutiers mais d’un individu, Benno (Paul Giamatti), victime du système. Dans une dernière scène étouffante, où chacun cherche à rejeter sur l’autre les raisons qui ont conduit aux dérèglements de notre monde, Cronenberg nous invite à jeter un regard critique sur nous-même et sur l’hypocrisie latente dont peuvent faire preuve les opposants au système. Avec ce film, le réalisateur n’apporte aucune réponse, n’émet aucun jugement moralisateur non plus.

Seulement les faits sont là, les méchants ne sont pas forcément ceux que l’on croit et le monde, lui, se casse la gueule et nous entraîne avec lui dans sa chute. Pendant ce temps, l’homme cherche toujours un sauveur. Serait-ce Eric, qui était prêt, au détour d’une partie de jambes en l’air avec Didi Fancher (Juliette Binoche) à racheter une des chapelles de la ville, ou serait-ce Benno, mentalement instable et désespéré, tenant l’arme, prêt à abattre le trader d’une balle dans la nuque ? Peut-être la réponse dans un prochain livre de DeLillo.

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Merci à nos partenaires du cinéma Les Baladins qui nous ont permis d’assister à la projection.
Les Baladins, 34 Avenue Gén de Gaulle  
22300 Lannion 02 96 37 26 10

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