Critique littéraire – Tragédie grecque et années 30 chez une jeune auteur française

Auteur remarquée depuis la sortie de son dernier roman, Cécile Coulon nous offre effectivement un récit intense avec Le Roi n’a pas sommeil. Avec elle, on ne sait pas trop s’il faut dire “seulement son deuxième roman” (la langue y est riche, l’écriture maîtrisée et le regard pointu), ou bien “déjà” (du haut de ses vingt-et-un ans, la jeune blonde pétillante surprend, étonne, éblouit).

Il faut dire que Le Roi n’a pas sommeil n’est pas le roman que nous pourrions attendre d’une si jeune écrivaine : il nous plonge dans l’Amérique rurale des années 1930 pour nous raconter le destin de Thomas, un jeune homme dont la vie sera brisée au moment où tout lui souriait. Sous des airs de tragédie grecque, on assiste à une destruction progressive, dont nous espérons toujours voir le personnage sortir et accepter le bonheur qui lui est offert tout en sachant qu’il ne le fera pas. Nous sommes loin des productions des “bébécrivains” branchés qui vont nous emmener dans leur monde, celui de la publicité, de la mode et du consumérisme. Pas de “trash”, seulement du tragique. Pas d’égocentrisme, seulement une très grande sensibilité. Pas de tableau du monde contemporain, mais une vision de la jeunesse.

Un huis clos extérieur qui ne répond pas aux questions

Avec une obsession de la métaphore et une attention aux sensations, une sorte de poésie qui envahit le roman noir, Cécile Coulon nous offre ce récit à la construction en flash-back non pas maladroite mais étonnamment discrète. La scène du prologue, dans laquelle nous assistons à l’arrestation d’un fils et à la folle douleur d’une mère, devient une ombre qui plane sur tout le reste du roman, l’ombre du père disparu sur le fils. Nous découvrons que le destin n’existe pas dans ce lieu imaginaire, presque irréel dans son décalage spatial et temporel, tout comme il n’existe peut-être pas plus dans la réalité, mais que l’esprit d’un lieu (son passé, son présent, ses habitants, leur état d’esprit et leurs relations, son ouverture…) envahit ceux qui y vivent jusqu’à les perdre. Nous ne comprenons pas bien le phénomène, ne savons pas vraiment à quoi attribuer le malheur de Thomas, et cette part de mystère insondable est une richesse de plus au livre de Cécile Coulon : elle évite ainsi de répondre aux questions et de faire de son roman noir un roman d’analyse un peu prétentieux. Aux lecteurs d’imaginer s’ils le souhaitent, même si avant tout nous percevons la tragédie qui règne sur la vie.

Un sentiment de malaise au creux du ventre

On pourra toujours regretter des personnages secondaires un peu fantomatiques au-delà de la mère et du fils, parfois même un peu artificiels (le pendant exact de Thomas dans la figure du meilleur ami ou l’adjuvant impuissant en la figure du médecin familial par exemple) ou encore une trop grande brièveté. Le Roi n’a pas sommeil est un roman frappant de par le sentiment de malaise qu’il installe dans notre ventre en cours de lecture, cette impression de détermination, de malédiction. Chaque page est soumise à ce malaise qui se distille dans les perceptions des personnages, parfois emportés par l’alcool, avant d’envahir l’esprit du lecteur, lui-même sous l’influence du monde qui l’entoure, touché et parfois brisé par lui. La brièveté et la part d’ombre qui règne sur chaque personnage deviennent ainsi des piliers à la force de ce récit intense et dur.

Vingt-et-un ans ou pas, Cécile Coulon nous impressionne par son texte. Le Roi n’a pas sommeil est un roman noir qui nous plonge au cœur de l’humain, entre espoir et désespoir, sans juger ni même comprendre, mais avec une grande sensibilité et une écriture vive et imagée. Impressionnant.

Le Roi n’a pas sommeil, de Cécile Coulon, éditions Viviane Hamy, 17€

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Constance Le Lu

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