ZOOM Alain Desvergnes : « La photographie, le plus bel outil pour poser des questions »

Alain Desvergnes préfère nous prendre en photo plutôt que de passer devant l’objectif. Photo : Alexandre Reza-Kokabi

Un an après son exposition « Paysages de Portraits, Portraits de Paysages », le photographe Alain Desvergnes, grande figure de la photographie, était de retour mercredi soir, à l’Imagerie de Lannion, pour une conférence.  Il nous a reçus après coup, jamais lassé de transmettre un peu de son vécu à ceux qui s’y intéressent.

Cet événement était organisé à l’occasion du trentième anniversaire de l’École Nationale Supérieure de la Photographie d’Arles, dont il est le fondateur. Il a évoqué l’histoire de la création de cette école devant un public bercé par ses anecdotes et son énergie.

Quand il commence son récit, les yeux de ce natif du Périgord laissent transparaître la malice de l’enfant qu’il était à l’époque où il a commencé la photographie, en 1943. « J’avais 12 ans, se souvient-il. J’ai piqué l’appareil photo de mon père et j’ai pris en photo mes grands-parents, un an avant leur mort. Ne sachant pas qu’il fallait avancer le film, deux photos se sont retrouvées superposées. Je me suis fais disputer par mon père, mais pour moi cette photo était géniale. Il y avait à la fois mes grands-parents, mais aussi mes deux sœurs et moi, sur cette belle photo ! » Le photographe en herbe était alors loin de se douter de l’importance qu’allait prendre cet art dans sa vie.

Dans les pas de William Faulkner…

Si, après 2 ans d’études de droit, il entame une carrière de journaliste qui lui permet de parcourir le monde, ce sont les livres de Faulkner (notamment le Bruit et la Fureur) durant son service militaire qui bouleversent sa vie. Bien décidé à voir de ses propres yeux la réalité que décrit le romancier américain, et prix Nobel de littérature en 1949, il atterrit en 1963 au Mississippi. Armé de son appareil photo, Alain Desvergnes, féru de jazz, se retrouve au milieu d’une terre où les Noirs subissent encore la ségrégation. Il découvre alors ce qu’il nomme « les contradictions étonnantes d’un pays attaché et fondé sur les vertus de la liberté. Durant mes trois années passées là-bas, près de 60 Églises réservées aux Noirs ont été brûlées. » Il est lui même quelque peu discriminé, considéré comme « incapable de comprendre que les Blancs sont supérieurs aux Noirs. » Les photos, qu’il a réalisées durant ces trois ans, resteront comme les rares prises par un Français aux États-Unis durant cette période de ségrégation raciale.

« Je me suis finalement moins préoccupé de ma carrière que de celle des autres »

Devenu professeur à l’université du Mississippi, il est sollicité à la fin des années 60 pour créer un département d’Arts visuels (photographie mais aussi vidéo) à Ottawa, capitale du Canada : une initiative inédite, la photographie n’étant pas considérée comme un art à part entière à cette époque. Il quitte le Canada en 1979 et traverse l’Atlantique pour rejoindre Arles après qu’on lui ait proposé de prendre la direction des Rencontres Internationales de la Photographie. C’est en 1982 qu’il réalise « l’œuvre de [sa] vie » lorsque, s’appuyant sur son expérience acquise au Canada, il fonde l’École Nationale Supérieure de la Photographie d’Arles, avec pour objectif de « réaliser dans la photo ce qu’est Polytechnique pour les ingénieurs, car un polytechnicien sort de son école avec de l’intelligence et du métier. » Durant 16 ans, Alain Desvergnes sera directeur de cette école inaugurée le 1er février 1986 par le président Mitterrand. « L’équivalent de 7 millions de francs de publicité en terme de retombées médiatiques. » Aujourd’hui, bon nombre de photographes de renom et de directeurs d’écoles des Beaux-Arts sont issus de cette école, comme Édith Roux dont certaines photographies sont exposées à l’Imagerie dans le cadre de l’exposition nommée « Conditions humaines ».

«J’ai besoin de labourer un lieu afin de m’y sentir chez moi»

Alain Desvergnes est maintenant domicilié à Etel, dans le Morbihan. En lecteur « impressionné par la façon d’écrire de Malraux », il consacre au minimum 3 heures par jour à ce plaisir qu’il a dû mettre de côté durant ses années de grandes responsabilités. Et ce n’est pas maintenant qu’il compte se laisser aller ! Il souhaite « rester jeune, ne pas être atteint d’une maladie au moment où l’on est le plus libre. Je ne suis plus obligé d’aller tous les matins au bureau pour m’occuper des autres. Je peux m’occuper de moi.» Évidemment, pas question d’arrêter la photographie. « Je prends des photos de la rivière d’Etel, au travers de ma vision de celle-ci. Si une exposition peut en résulter, tant mieux, mais je le fais pour moi, par plaisir. J’habite tout près et j’ai besoin de labourer un lieu afin de mieux m’y sentir chez moi. » Il a aussi un message à faire passer aux plus jeunes. « On ne peut plus se permettre de ne pas être cultivé, de ne plus être bilingue, de ne pas maîtriser l’informatique. Aujourd’hui tout va plus vite… Et on ne peut pas se permettre d’aller à 250 km/h sans savoir conduire ! » À 81 ans, force est de constater qu’Alain Desvergnes, lui, sait toujours conduire.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.