Zoom sur un métier – Rotativiste, la vie en décalé

Tous les soirs, les rotativistes travaillent de 22h30 à 3h du matin. 215.000, c’est le nombre moyen d’exemplaires à imprimer. À Morlaix, au siège du Télégramme, plusieurs changements techniques ont été mis en place pour que les salariés soient moins exposés aux bruits intenses. Malgré ces améliorations, certains facteurs de pénibilité persistent.

« C’est bon c’est parti, on a à peine dix minutes de retard » lance Loïc Bernard, le responsable de la rotative offset numéro 2. Haute de trois étages, la machine démarre. Le bruit s’intensifie au fur et à mesure que les cinq tours montent en puissance. Quatre d’entre-elles impriment les pages. Au centre, la plieuse les coupe. Le même système est installé trente mètres plus loin. Au siège du Télégramme, à Morlaix, ils sont quinze à travailler toute la nuit pour permettre aux lecteurs de lire le journal, dès le petit matin.

« J’entendais un sifflement continu dans les oreilles »

Une fois imprimés, les journaux passent ensuite à la phase de pliage. Photo : Marie Tiburce

Installé à son poste, derrière le double vitrage, Loïc Bernard supervise l’équipe. Il attrape un journal et « sonde » l’exemplaire en feuilletant rapidement les pages une a une. Il vérifie qu’elles soient mises dans le bon ordre, regarde le décalage aux bords des pages ainsi que les couleurs pour réajuster les niveaux. Avec ses trente-trois ans d’expérience aux rotatives du Télégramme, il a connu bien des améliorations. « Avant on était au pied des machines, les oreilles à moins de deux mètres des rotatives. Notre audition en prenait un coup et les casques n’existaient pas. On se ramassait de la poussière partout, dans les cheveux, dans le cou, dans le nez même. Quand je prenais ma douche après le boulot, j’étais obligé de me rincer la figure, de la poussière sortait même des narines » se souvient-il. Le bruit était si fort, qu’il ne disparaissait jamais. « J’habitais à la campagne, et même à la maison j’entendais un sifflement continu dans les oreilles. »
Grâce à la mise en place de la rotative offset numéro 1 en 1996, puis de la seconde en 2001, les conditions de travail se sont nettement arrangées. « Je pense que la meilleure amélioration que l’on ait connue c’est au niveau du bruit. Maintenant, même quand on doit intervenir près des machines, le bruit est très réduit » explique-t-il, debout à côté du pupitre permettant de manœuvrer les rotatives, en poursuivant : «  Ici, dans la cabine, c’est le bonheur maintenant ! » Les rotativistes s’habituent presque au ronronnement incessant des machines.

Bobinier, un métier difficile

Mais tous n’ont pas cette chance. Les bobiniers eux, subissent des niveaux sonores très importants. Au sous-sol – surnommé la cave – l’odeur spécifique du papier journal est reconnaissable dès la porte métallique ouverte. Plusieurs dizaines de bobines de papier sont entassées autour de l’escalier. Elles mesurent un mètre de haut sur près de deux mètres de long et pèsent 1,250 tonne. Plus loin, casque sur les oreilles, Denis assure l’alimentation du papier dans les dérouleurs. Sur un petit écran électronique accolé à la machine, des indications lui permettent de connaître le kilométrage restant sur la bobine, et le kilométrage nécessaire pour l’édition en cours d’impression. « Ce soir on a 215.000 exemplaires à imprimer. Ça équivaut à une trentaine de bobines que je dois installer, soit 600 km de papier, précise-t-il. Entre chacune des 18 éditions je monte à l’étage pour repositionner les plaques, ça fait beaucoup d’allers-retours. C’est fatiguant. Mais je ne pense pas avoir le poste le plus contraignant. David, qui pose les plaques, effectue des tâches plus dures. »

Un impact sur la vie familiale

David est en contact direct avec les machines. À 1h du matin, l’édition de Lannion/Paimpol est en cours d’impression. Problème. Sur la page 21, seuls du jaune et du noir apparaissent. Il manque le cyan et le magenta. Les plaques correspondant à ces couleurs n’ont pas été posées. Impossible de mettre la main dessus. Le premier conducteur prend alors la décision de refaire les plaques manquantes dans la salle à côté. Après quelques minutes d’attente, elles sont prêtes. David sort de la cabine et positionne les plaques au bon endroit. L’impression peut continuer. « Vous voyez, c’est l’exemple même d’un pépin qui peut arriver. On n’avait pas l’air si stressés non ? » plaisante-t-il. « Quand un problème survient, on travaille pour l’intérêt commun de l’entreprise. Mais quand il s’agit de poser ses congés, c’est un peu chacun pour sa pomme !» ironise Loïc Bernard.

Rotativistes et bobiniers s’activent jusqu’à trois heures du matin pour préparer le journal.

Si le bruit et le stress sont atténués par les améliorations techniques, les horaires de nuit apparaissent comme le facteur le plus pénible pour les rotativistes. « Avec l’âge on sent que l’on dort de moins en moins bien. Bricoler ou jardiner l’après-midi et travailler ici le soir, équivaut à faire des doubles journées. L’organisme en prend un coup. Alors avec le temps, le sport et les loisirs deviennent plus rares. Ça a un impact sur notre vie de famille. Quand les enfants veulent pique-niquer le dimanche midi je suis encore au lit » explique Joël, l’un d’entre-eux. « Je deviens assez désagréable au réveil. Il ne faut pas me déranger. Parfois je m’emporte pour un rien » confirme Erwan, un autre ouvrier.
Pendant que les deux dernières éditions (les plus importantes en nombre de tirage) sont imprimées, les salariés ont plus de marge. Assis sur des chaises en bois, certains lisent le journal en avalant un sandwich et une pomme. « On vit en décalé donc on ne mange pas trois repas par jour. Comme beaucoup ici, j’ai des problèmes de digestion. »

Alors comment réussissent-ils à tenir ? « Quand tu arrives au Télégramme, soit tu adhères, soit tu n’adhères pas. Moi j’aime mon métier. L’avantage, c’est que les enfants ne connaissent pas la crèche, on peut être là pour eux l’après-midi » détaille Loïc, en terminant : « Par contre, le couple doit être solide, sinon ça ne fonctionne pas. »

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