Killer Joe, le diable s’invite à ma table

Depuis ses débuts, le cinéma de William Friedkin (réalisateur de French Connection et L’Exorciste) est traversé par la question de la morale et de ce qui pousse les personnages de ses films à laisser exprimer leurs plus bas instincts. Avec Killer Joe, son dernier film récompensé à la Mostra de Venise, Friedkin continue de sonder l’âme humaine et s’attaque méchamment aux valeurs, ainsi qu’au mythe de la famille américaine.

Cette année les États-Unis n’auront pas réussi à répondre positivement à la demande ni à combler les attentes du public. Dernier baromètre en date, la sélection de la 65ème édition du festival de Cannes a franchement déçue. On attendait des jeunes talents qu’ils nous livrent leur ressenti et leur vision d’un pays plus que jamais tourmenté. Le cinéma sert aussi à ça.

Malheureusement ces derniers ont préféré regarder derrière eux et s’essayer à l’exercice des films de genres avec, à l’arrivée, des résultats plutôt inégaux et sans grand intérêt. Il aura donc fallu attendre la fin du mois d’octobre et le retour d’un vétéran de 77 ans, William Friedkin, pour susciter l’enthousiasme.

Six ans après Bug, le réalisateur originaire de Chicago se montre plus que jamais en phase avec son temps et se permet même de continuer à oser, triturer nos émotions, quitte à choquer le spectateur. Pour planter le décor, Friedkin nous balance directement dans le trou du cul monde au Sud des États-Unis. Le Texas, ses White trash – terme péjoratif pour désigner la population blanche et pauvre d’Amérique – et tous les clichés qui peuvent graviter autour de cet univers.

White Trash Party

C’est ici qu’a grandi Chris (Emile Hirsch), 22 ans, un petit dealer qui se retrouve avec une dette de 6000 dollars à rembourser auprès d’un mafieux local. Afin de sortir de cette situation, le branleur décide alors d’engager un tueur à gages, flic à ses heures perdues et répondant au nom de Joe Cooper, alias Killer Joe (Matthew McConaughey), pour assassiner sa mère afin de récupérer l’assurance vie et renflouer ses dettes.

Friedkin nous fait entrer dès le début dans le mobile-home où se terre la famille de Chris pour nous faire les présentations : son père alcoolique et intellectuellement limité, sa belle-mère, serveuse nymphomane, et finalement sa sœur de 12 ans, Dottie, petit ange innocent et constamment dans la lune.

Peu scrupuleuse, la famille va rapidement accepter la proposition de Chris et plus étonnamment, sa sœur aussi. Premier élément perturbateur pour le spectateur, le réalisateur installe dès les premières minutes une ambiance malsaine et ambiguë dans cet environnement sale et poussiéreux, où tous les moyens sont bons pour espérer sortir un peu la tête du trou. Et ce, même si les choix des personnages se révèlent être à l’encontre de toute morale ou éthique, à l’instar de ce Joe Cooper, flic et tueur professionnel.

En atomisant les codes de la famille américaine irréprochable, la rendant de surcroît irresponsable face aux conséquences de ses actes et irrécupérable aux yeux du spectateur, le film s’attache à montrer les imperfections d’une civilisation qui se voudrait un exemple pour les autres. Le mythe de l’American way of life est définitivement enterré et les illusions qui l’accompagnait aussi. Killer Joe a l’allure d’un ange exterminateur venu sur Terre pour faire le ménage. Libérer les âmes du mal qui les habitent.

« Le plus grand tour qu’est réussi le diable, c’est de faire croire qu’il n’existait pas »

Pourtant Joe a l’air cool, toujours impeccable dans son grand imperméable en cuir noir, chapeau de cow-boy et lunettes de soleil posées sur le nez. Mais psychologiquement c’est un pervers, froid et violent, doublé d’un sociopathe, mais avec des principes. On s’en doutait, les soucis vont alors commencer lorsque celui-ci va pénétrer l’intimité de la famille de Chris. Le jeune homme, endetté, doit attendre de récupérer l’assurance vie de sa mère avant de payer Joe et accepte donc en attendant, de lui donner sa petite sœur.

Étrangement, toute la famille accepte encore une fois cette décision et accueille le tueur comme un cinquième membre. Les situations extrêmes s’enchaînent alors (le rendez-vous « amoureux » entre Joe et Dottie), la tension monte au fur et à mesure que tout le monde se retrouve pris à son propre piège ; le plan ne se déroule pas comme prévu et l’argent n’arrivera finalement pas. L’étau se resserre donc autour de Dottie. Joe se montre de plus en plus effrayant et violent face à l’incapacité pour qui que ce soit de pouvoir réagir.

Chris se révélera finalement le seul à vouloir récupérer son intégrité en tentant de protéger sa petite sœur du monstre qui est entré chez lui. Mais là encore, Friedkin nous rattrape une dernière fois pour nous murmurer à l’oreille : « Le diable n’est pas toujours celui que l’on croit…« . Le mal était déjà là, bien avant que Joe Cooper n’entre dans le mobile-home de Chris. Pour ces âmes perdues, la rédemption ne viendra pas d’un dernier geste vengeur de Joe car finalement, les histoires se règlent en famille.

Killer Joe, de William Friedkin avec Emile Hirsch et Matthew McConaughey, sorti le 5 septembre 2012. Actuellement en salle au cinéma Les Baladins à Lannion. Durée 1 h 42 min.

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