Interview – Nedjma, joueuse de corps et d’esprit

«  Toi tu te places là, moi ici, faut absolument qu’on modifie ça ce soir mec…», « Non, comme aç ! ». En pleine répétition mêlant argo et verlan, Nedjma et sa troupe Cabas se préparent pour leur seconde représentation, ce samedi 10 novembre au Carré Magique de Lannion.

Nedjma a les yeux pétillants et son style est marqué par sa danse préférée, le hip hop. Elle aborde toujours les gens en les tutoyant, sans jamais paraître impolie. La jeune a accepté de répondre à nos questions, en finissant un bol de soupe ou s’échauffant sur la scène.

Bonsoir Nedjma, tu es venue au Carré Magique pour interpréter l’une de tes créations, Terrier, ou les bienfaits de l’ignorance. Peux tu nous en dire davantage sur toi, ton parcours?

J’ai déjà 29 ans, je suis née à Nanterre dans le 92. J’ai vécu toute mon enfance et mon adolescence en région parisienne. Maintenant, je vis dans une caravane depuis 9 ans dans le Loir et cher avec plein d’autres gens. C’est un vrai choix de vie. Au début, je faisais les aller-retours entre le Loir et cher et mon petit appartement à Montreuil mais maintenant, je ne vis que dans cette caravane.
En ce qui concerne mon parcours, ça a été une évidence, en fait je baigne dans le monde du cirque depuis que j’ai 8 ans. A 14 ans, j’étais au collège Georges Brassens dans le 19ème, en horaire aménagée cirque. A 16 ans, j’entrais à l’Ecole d’Annie Fratellini. Je suis entrée à l’ENACR (Ecole Nationale des Arts du Cirque de Rosny sous bois). A l’époque, il y avait juste besoin d’avoir 16 ans et le brevet des collèges. Ils donnaient le BATC (Brevet Artistique des Techniques de Cirque), qui est un équivalent du baccalauréat. Avec ce diplôme en poche, j’ai pu enfin passer le concours du CNAC (centre national des arts du cirques) à Châlons en Champagne.! Un gros concours, une grande école publique, c’était « juste » mon rêve depuis toute petite. J’avais à peine 18 ans quand j’ai commencé la formation. Sauf que je ne l’ai pas fini, et à 19 ans je travaillais de ma passion. Au bout d’un an, on me proposait de travailler avec le collectif AOC, des anciens élèves du CNAC. Du cirque nouveau, sur de la musique électro. Ah et puis à mes heures perdues, j’étais danseuse à l’opéra Bastille.

Cela semble avoir bien marché pour toi donc, et très tôt. Est-ce qu’à travers ton art, tu cherches à transmettre un message ?

La compagnie Cabas sur scène. Photo : Émily Cauwe

Mon travail culturel consiste à regarder ce qui me touche dans les évènements de la vie, les traces que cela laisse sur les consciences, les regards et en faire une narration pour la représentation.
Il se trouve que les sujets que j’exploite sur scène sont des sujets contemporains au sens d’actuel, qui font écho avec l’histoire du présent de notre société. Plus je vieillis et plus j’ai envie que mes valeurs se collent à ce que je danse.

Mais pour moi, dans tous les métiers que je croise, il y a ce but là : le boulanger qui utilise de la farine bio, l’agriculteur qui lutte contre les OGM, etc… c’est un truc de tout le monde. C’est la représentation qui diffère, mais la fonction est la même. On a tendance à sacraliser le spectacle, parce que dans ce métier, on « pose son cul sur un fauteuil » pour regarder la vie. Mais au final, c’est pas spécialement lié au spectacle vivant. On ne fait pas assez attention à ce que plein de gens défendent, aussi bien voire mieux que les acteurs. A moins d’avoir un « métier débile », comme huissier de justice ou notaire -là, je ne vois pas comment on peut transmettre de belles valeurs !- tout le monde peut le faire.

Au fait, comment s’est monté le projet que tu joueras tout à l’heure?

Dans ce projet, j’ai surtout cherché un endroit de recherche entre l’acrobatie et la danse, sur le thème de la panique et la peur de l’autre. Dans l’acrobatie, il y a mille fois plus de contraintes que dans la danse. Je me suis dit : «  et si l’acrobatie devenait un langage chorégraphique ? » J’aime tellement ces deux arts que je voulais me lancer dans une « story » avec le hip hop et l’acrobatie.
Mais c’est vraiment Le Terrier de Kafka qui m’a le plus interpellé. C’est l’histoire d’un homme qui vit dans un terrier et s’imagine un ennemi. Il finit par creuser son propre trou. J’en ai conclu que c’était une belle métaphore de l’individu face à lui même et face à l’autre.

La compagnie Cabas sur scène. Photo : Émily Cauwet

Ce texte, c’est Laure qui m’en a fait part, la co-créatrice de ce projet, et il nous a largement nourries dans notre projet. La pièce est un passage de l’acrobatie à la danse, du formatage à une forme de liberté.
Le lien entre corps acrobatique et dansé a été mis en scène dans une cours de récréation. C’est en visionnant Récréation, un documentaire de Claire Simon, que nous est venue l’idée. L’espace de jeu fait échos entre l’enfance et l’âge adulte. Le spectacle pose la question de la place de l’enfant dans l’adulte. Nous ne jouons pas à « être » des enfants mais à re-convoquer quelque chose de l’ordre de l’innocence.

Photo : Émily Cauwet

Et pour finir, as-tu d’autres projets en tête ?

Laisser reposer tout ça, voilà mon nouveau projet. Deux ans de ma vie sont passés dans ce projet, et pas des moindres. Je vais continuer à mener des ateliers d’écriture et de théâtre avec Laure. Elle s’occupe des mots et moi du  corps. J’organise aussi des laboratoires de recherche en acrobatie et danse.

Nous partons à Grenoble en janvier prochain, pour travailler avec des jeunes en clinique psychiatrique pendant une semaine. A partir d’ateliers d’écriture et de corps, on va essayer de monter une petite pièce avec ces jeunes. Je suis vraiment enthousiaste à l’idée de mener ce projet là! Puis Laure va repartir à Bruxelles. Très créative, elle aime bien être la motrice de différents projets. Moi, j’aime me mettre au service d’une personne qui veut défendre une écriture de spectacle vivant, donc je vais continuer à interpréter jusqu’à ce que j’en ai marre.

Romane Frachon

Etudiante en journalisme. Aime ce qui touche à la culture, l'international et l'écologie. Et le tout mélangé.

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