H.Ghesquière : « Une étiquette d’otage collée sur le front »

Otage en Afghanistan pendant 18 mois, le journaliste Hervé Ghesquière est venu témoigner à l’occasion du festival ‘Planet Info’ qui se tient actuellement en Mayenne.

Un hommage à Gilles Jacquier, son confrère mort en Syrie. Malgré son appétit insatiable de vérité, Hervé Ghesquière revient sur les périls de ce métier. Rencontre avec cet habitué des zones de guerre.

Après avoir été otage 18 mois en Afghanistan, est-ce que cette expérience a remis en cause votre vision et votre pratique du métier ?

Remis en cause, certainement pas. Cette expérience m’a fait évoluer dans le sens où j’allais déjà, c’est-à-dire : plus de rigueur, plus de précisions et surtout, halte à radio rumeur ! La multiplication des canaux d’informations ne veut pas dire une meilleure information, c’est donc au journaliste d’être vigilant. Il faut être de plus en plus professionnel, exigeant. Je me méfie de tout !

Pour revenir plus précisément sur votre livre, à la fin, on ressent une sorte de compréhension de la culture des talibans qui vous ont enlevé ?

Je n’ai aucune compréhension des talibans en ce qui concerne leur façon d’agir, de tuer des personnes, de commettre des attentats suicides. J’ai plutôt compris comment ils fonctionnaient dans le sens premier du terme, ça ne veut pas dire que je les soutiens ni que j’ai le syndrome de Stockholm (NDLR : développement d’une empathie de la part de l’otage pour ses geôliers). Ces gens méritent d’être traqués, arrêtés, condamnés à une juste peine. J’insiste sur la juste peine étant donné qu’ils ne nous ont pas tués mais seulement pris en otage.

Et justement, où en est cette enquête contre vos geôliers ?

Je suis très pessimiste étant donné que je viens de recevoir une lettre du tribunal de Paris qui me dit que pour le moment, l’enquête est classée sans suite. Et puis, le président de la République de l’époque, Nicolas Sarkozy, m’avait dit en juillet 2011 que la France n’avait pas vocation à faire la police en Afghanistan. La preuve, les troupes se retirent. Cette intervention est selon moi, un échec absolument total. Alors en ce qui concerne l’enquête, les talibans peuvent dormir sur leurs deux oreilles !


Hervé Ghesquière dans l’émission  » On n’est pas couché », parle de son livre

Selon vous, l’armée et l’État bloquent le bon déroulement du travail des journalistes sur place ?

Travailler avec l’armée, que l’on appelle d’ailleurs « La grande muette », a toujours été très compliqué. Elle confond communication et journalisme. Les journalistes ne doivent pas être des agents de communication. Et trop de journalistes font de la communication tout en faisant croire qu’ils font du journalisme. Cette confusion des genres est dangereuse. Surtout lorsque nos interlocuteurs, c’est-à-dire les institutions privées ou publiques, confondent tout. Elles voudraient que nous les journalistes on leur fasse de la publicité à bon prix. Avec en plus le blanc seing du journalisme. Et cette pratique, je la combats de toutes mes forces. Si je ne suis plus capable de combattre ça, tout simplement, je changerais de métier. Et ce n’est pas demain la veille !

Hervé Ghesquière tenait une conférence en Mayenne. Phot : Mathilde Leclerc

Si je n’avais pas été otage, je ne serais pas invité pour témoigner comme ici, à ce festival du journalisme. Avoir des tribunes, des interviews, tout cela est lié à ma situation d’otage. Bien malgré moi.

Prenons le cas lors des Assises du journalisme à Poitiers, vous disiez justement que vous étiez avant tout ‘reporter de guerre’ en Bosnie, Yougoslavie, etc. et que c’était réducteur de ne parler que d’Afghanistan…

J’ai surtout envie d’être reconnu comme reporter et pas spécialement reporter de guerre. Certaines personnes ont fait ça 90 % de leur temps, pour ma part, j’y aie plutôt consacré 45 %. Même si entre autres, j’ai fait des reportages de guerre, les journalistes qui le font à plein-temps sont très rares. Je n’ai surtout pas envie d’être reconnu comme ex-otage toute ma vie… même si j’ai conscience qu’il y a une grosse étiquette collée sur mon front.

La médiatisation qui s’est opérée en France pendant que vous étiez otage a aussi beaucoup jouée…

Bien sur ! Mais pour autant, je vois un excellent journaliste comme Philippe Rochot de France 2 qui vient de prendre sa retraite, il avait déjà quelques années d’expérience avec sa prise d’otage au Liban dans les années 1980. Et dieu merci, il a refait 30 années de journalisme après. Je lui tire mon chapeau. J’espère que je suivrais le même chemin que lui. Ni plus, ni moins (rires) !

Hervé Ghesquière a été retenu 18 mois en otage par les talibans afghans.

Et aujourd’hui, après votre captivité mais aussi en témoignant en hommage à Gilles Jacquier, vous sentez vous prèt à retourner en zones sensibles ?

Bien sûr, même si j’ai toujours un peu d’appréhension. Il faut avoir peur car cette peur est salutaire. Il ne faut pas qu’elle soit paralysante mais plutôt qu’elle permette la méfiance. En essayant de se protéger constamment. Et puis, prendre aucun risque signifierait de ne plus partir sur le terrain. Dès qu’on part dans des pays où la situation est tendue, on prend des risques. Mais le seul endroit où on ne prend pas de risques, c’est son lit ! Et encore, le plafond peut nous tomber sur la tête !

En lisant votre livre, on a le sentiment que votre passion pour le journalisme et l’écriture vous font tenir chaque jour. Est-ce le cas ?

J’ai quand même eu des moments de doute et de désespoir mais quand on part en zone de guerre, on se prépare à un éventuel enlèvement. J’étais conditionné mentalement à la blessure, à l’enlèvement ou pire, à la mort. Ce n’est pas comme si j’étais novice dans le métier et que cela m’étais tombé sur la tête. Stéphane Taponier et moi, on était mieux parés que d’autres car on avait pensé à l’éventualité d’une prise d’otage. Je me suis quand même remis en cause. À partir du moment où on est pris en otage, évidemment qu’il y a eu une erreur commise. Le risque est là et c’est ce qui fait le métier de reporter.

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