« Mud » de Jeff Nichols ou le triomphe de la forme classique

Mud, sorti la semaine dernière sur les écrans français fait suite à un autre chef d’oeuvre, Take Shelter. Jeff Nichols, son réalisateur, bifurque vers une forme et des thèmes plus classiques, mais traités avec une volonté de cinéma et un talent qui, dès son premier film (Shotgun Stories en 2007), annonçait déjà un cinéaste majeur.

Projet qui cogite depuis dix ans dans la tête de son réalisateur, Mud, arrive donc sur les écrans après plusieurs années de réflexions autour de ses thèmes et de ses personnages. La maîtrise est un mot en train de devenir dangereux, on l’emploi souvent pour parler de films ennuyeux car sur-écrits, trop transparents, comme les films de Nolan ou certains récents films d’Eastwood. Cette maîtrise dont je parle, c’est finalement une maîtrise formelle, que l’on applique à des films qui ne racontent pas toujours grand chose. Ici, le film est d’une maîtrise totale, tout fait sens, chaque plan, chaque réplique. Tout s’inscrit parfaitement dans la vérité du film, dans les devenirs de ses personnages. Jamais le scénario n’est trop écrit, trop linéaire, à l’image des coups de poings du gamin (Tye Sheridan, déjà formidable dans le moins formidable Tree of Life) qui surprenent le spectateur, parfait exemple de cette « maîtrise spontanée » que le film atteint avec beaucoup de grâce.

Mud est un film classique et c’est tant mieux. Classique dans sa manière d’aborder le récit initiatique : une situation, une perturbation, une fin. C’est l’histoire d’un adolescent de 14 ans qui va subitement se mettre à grandir lorsqu’arrive dans sa vie un bateau perché dans les arbres et son étrange occupant. Le film va tisser une toile de rapports entre le garçon et différents personnages, thèmes et éléments qui vont lui permettre de grandir et de faire face à de nombreuses épreuves le confrontant à la réalité des adultes. Tout cela se passe sur les rives du Mississippi, et la discrète caméra épouse ce mouvement lent du fleuve (5km/h) en accompagnant doucement les personnages dans leurs actions.

« Mud est un film classique et c’est tant mieux »

Un film classique donc, mais qui ne pose pas la question du classicisme, qui n’est pas un travail autour de la “grande forme classique”. Le film reprend les codes des grands films classiques sans jamais vraiment tomber dans la citation. Mud n’est pas un travail autour d’un classicisme ou d’une époque particulière, il est la preuve que les émotions contenues dans un film peuvent l’êtres au premier degré, ce qui se perd aujourd’hui dans une ironie vorace qui concerne beaucoup de réalisateurs (frères Coen, Friedkin… par ailleurs excellents). Il n’y a pas ici le souci de s’inscrire quelque part, seulement celui de raconter une histoire le plus sincèrement possible. Le classicisme c’est une promesse, la promesse d’un cinéma exalté qui ne pointe pas son sujet du doigt mais y accède par les personnages et la dramaturgie. La force des quelques derniers plans du films confirme le talent de Jeff Nichols et tiennent la promesse d’un grand film classique.

Ce film parle du rapport entre l’enfant et l’adulte, à l’âge où l’adulte paraît encore tellement loin qu’il est presque une autre espèce d’humain. Entre Shepard, Shannon, ou Macconaughey, tous des personnages atypiques très caractérisés, on a cette idée que l’adulte est un animal mythique, un héros de romans d’aventure raconté par un enfant. Une des plus belles idées du film réside dans le fait qu’il ne s’intéresse pas seulement aux rapports entre l’enfant et l’adulte en général, mais aux rapports entre un enfants et deux adultes. L’enfant lui, cherche ses semblables, ce qu’il doit ressentir pour devenir grand. Dans le film, le personnage cherche des modèles, car rien ne marche. Ses parents ne s’aiment plus, l’oncle de son pote est un macho qui s’exprime par aphorismes, Mud et son « père » ne se comprennent plus…

Prendre exemple

Tout dysfonctionne, et c’est ce manque de modèles, de héros, qui va entrainer la fascination du gamin pour Matthew Mcconaughey (décidément de plus en plus génial). Mud est un héros, sa chemise est magique, ses tatouages font peur et surtout il est amoureux, voilà la plus belle idée du film. L’enfant va croire en cet amour, en une relation qui doit fonctionner puisqu’ils s’aiment, et va agir pour qu’enfin deux adultes se comportent comme des adultes aux yeux d’un enfant.

On pense évidemment à Mark Twain (Tom Sawyer explicitement cité avec les talons de bottes en croix de Mud), à Stenvenson, mais même à Jules verne quand Michael Shannon revêt son scaphandre. Et pourquoine pas citer Tarzan quand Mud se balance dans les arbres, voir carrément le manuel des castors junior… Le film est tellement riche, tellement réussi, que toutes les références semblent êtres rétrospectives, pas de citations, une transparence totale, beaucoup, beaucoup de cinéma.

Jeff Nichols vient d’arriver et il est déjà un grand réalisateur. Il n’a pas besoin de voix off ni de caméra divine pour filmer la nature et la rendre belle. Il n’a pas besoin de citer explicitement ses influences pour inscrire ses films dans une histoire logique du cinéma américain, il raconte des histoires avec une utilisation magistrale de tous les moyens du cinéma. Si Mud par quelques moments cherche légèrement son rythme, on lui pardonne tout ! Tant la richesse de l’ensemble écrase bon nombre des films qui encombrent chaque semaines les salles de cinéma.

Simon Gérard

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