[ANALYSE] Une année de propositions radicales

Que cela nous dise quelque chose de l’état du cinéma et du monde ou non, cette année a vu sortir en salle des films aux propositions formelles et narratives singulières, qui n’ont pas manquées de faire parler d’eux.

À Commencer par « Gravity », peut être le meilleur symptôme de cette année d’expérimentations, où se sont sans cesse croisées celles de films fauchés et celles de films dit grand public. La proposition du film tient en quelques lignes, deux acteurs flottants dans l’espace doivent regagner la terre. Film quasi en temps réel, avec de longues plages de silence et de vide, inédit pour un blockbuster. De l’autre côté du système, on trouve « Mes Séances de Lutte » de Jacques Doillon, deux personnages également, entre joutes verbales et bastons amoureuses. Une autre proposition très originale qui, comme Gravity, va structurer le film et justifier son existence, avant ses enjeux dramatiques et l’incarnation de ses personnages.

Une année de dualités

Deux personnages également dans « After Earth » de Night Shyamalan, raté certes mais éventuellement symptomatique lui aussi, ou dans « Prince Of Texas » de David Gordon Green qui manque malheureusement tout ce que son présupposé de base (à savoir deux individus repeignent les lignes d’une autoroute américaine paumée) pouvait avoir de Beckettien. Encore deux personnages au centre du tranquille « Jimmy P » d’Arnaud Desplechin, où le dialogue glisse entre deux êtres qui se cherchent l’un dans l’autre.

Radicalité de « Tip Top » de Serge Bozon, qui place le spectateur dans une position quasi indéchiffrable, convoquant les genres afin de mieux tourner autour d’une intrigue qui ne cesse d’aller et venir entre burlesque gratuit et problématique sociale incompréhensible. Radicalité idiote de Winding Refn qui propose un “trip” pseudo psychanalytique dans « Only God Forgives », ou radicalité attendue mais trop étouffée de « Grand Central » de Rebecca Zlotowski.

Deux personnages qui se tournent autour dans « L’Inconnu Du Lac » d’Alain Guiraudie, “film monde” où tout existe devant nous, où chaque plan transpire, et cache une histoire de corps qui vire au thriller. Film ou le mental s’exerce dans le territoire, où la simple observation se charge d’un désir d’exister. Le fantasme, le voyeurisme, des mots trop simples et trop chiants pour un film qui déploie doucement et silencieusement une très grande force formelle et romanesque.

La radicalité pour le grand public

Mais également « All Is Lost », un seul personnage, quelques mots seulement, la forme fait tout. Ou « Biancanieves », proposition radicale également, noir et blanc ultra contrasté, figures du conte outrées… Ou l’extraordinaire « The Master » de Paul Thomas Anderson, film au bord de l’expérimental, film sur le champ contre champ, farcesque, grandiose dans l’exploration de la fausseté et du mélange de deux âmes qui, dans des scènes très longues semblent se déverser l’une dans l’autre. Un grand oublié de la presse et du public cette année.

Et aussi « Springbreakers », évidemment, le grand geste poétique. Film qui se dégonfle, qui ralentit magnifiquement pendant que ses personnages sont dévorés par l’orgie de signes pop qui constituent leur monde. Harmony Korine parle de ses personnages comme des « éponges » qui absorbent les images et les gestes des clips et jeux vidéos, le film heureusement, ne tombe pas dans ce travers, et revêt la forme d’une longue séquence de plus en plus molle, dilaté jusqu’à la mélancolie.

Deux exemples d’incursions de la radicalité dans ce qui semble être du format grand public, sont évidemment « les Garçons et Guillaume à table », film pas si drôle, pas si génial que cela, mais qui revêt un dispositif circulaire inhabituel : allers et venues entre la scène et le monde (“the stage is a world, the world is a stage of…”), entre l’homme et la femme. Film maladroit ayant tout de même le mérite d’aborder ce sujet là, qui n’est pas (sur le papier en tout cas) réservé au public de L’inconnu du lac et/ou des films de Céline Sciamma.

L’autre exemple c’est « Le Transperceneige »… Où la fronde Coréenne vient s’entrechoquer avec le gros budget, le gros casting et le blockbuster. Film où les personnages avancent vers plus de couleurs, plus d’action, plus de révélations, bref plus d’images, et tout cela dans le train, soit la toute première image (ou presque) de l’histoire du cinéma.

Les flops des maîtres

Une année où l’on peut également penser que certains maîtres se sont un peu plantés, Tarantino a fait un film flemmard, qui se prend les pieds entre son désir de réfléchir sur lui-même et son désir jouisseur d’hémoglobine. Almodovar a fait une comédie pas drôle, Wong Kar Wai un film impossible à suivre, presque laid, presque totalement ridicule. Tavernier s’est perdu dans ses petits dialogues QF, ses petits décors et ses petites seconds rôles qui ne marchent pas. Kechiche, lui, n’a pas contenu sa haine de certains milieux, et malgré quelques excellentes scènes au début de son film « La vie d’Adèle » n’est qu’une suite de clichés démonstrative et somme toute plutôt banale.

Côté bridé

Du côté Asiatique, deux excellents films, Hong Sang Soo qui ne faiblit pas, et fait dans « Haewon et les Hommes » se réveiller et s’endormir son personnage, qui à la fin de la première partie de sa vie tente de résoudre un problème Rohmérien. Problème qui demande du langage et encore du langage, et la septième symphonie de Beethoven qui (formidable idée) se transforme petit à petit en musique d’ascenseur pénible.

L’autre plus massif, plus installé, c’est Jia Zhang Ke et « A Touch of Sin », très grand film où les personnages, privés de leur intériorité, enchaînent des actes de violence absurde, et se perdent dans le mouvement transitoire d’une Chine dévastée entre société du spectacle et corruption. Tout cela au service du genre, du grand cinéma. Jia Zhang ke a dit récemment son désir de réaliser un film de sabre…

Un classicisme nettoyé

La singularité de cette année c’est aussi la dichotomie, qui n’en est pas une, entre l’expérimental ou le presque expérimental dont j’ai parlé plus haut, et le classicisme apparent de certains films comme « Mud », « The Immigrant » ou « Behind the Candelabra ». Trois films faisant honneur à la forme classique, révisant le grand cinéma américain dans lequel ils souhaitent un peu naïvement s’inscrire. Pas des films de passeurs certes, mais de très bons exercices.

L’apothéose Coen

Le numéro 1, le chef d’oeuvre puisqu’il y en a (au moins) un, c’est « Inside Llewyn Davis », le film de Joel et Ethan Coen. Où la question de « faire du neuf avec du vieux », au centre de tout le cinéma des frères Coen, est magnifiquement posée dans une des boucles temporelles les moins superflues et les plus belles depuis longtemps. C’est peut être leur meilleur film, il ne raconte pas grand chose dramatiquement, mais s’applique à saisir son personnage avec une lumière, un décor, un champ contre champ… Et cette idée magnifique de laisser la chanson jusqu’au bout… Le spectateur étant amené à juger le personnage, se plaçant ainsi du côté de ceux qui désespèrent de ce looser qui laisse les choses lui tomber dessus, mais également du côté de celui qui chante la souffrance de ceux qui errent car c’est leur nature, leur but, ceux qui chantent et qui jouent pour les chats, pour les vieux, pour les fantômes de l’Amérique dont les Coen sont les meilleurs amis, ici plus que jamais.

Simon Gérard

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