HERVÉ KEMPF – « Nous sommes face à un mur écologique »

Hervé Kempf était au Carré Magique à Lannion, pour la conférence « Fin de l’Occident, naissance du Monde ». L’occasion de concilier écologie et économie dans l’explication de l’histoire humaine.

 

« Qu’est-ce-que je fais avec un Carambar dans ma poche, moi ? ». Hervé Kempf est apparu détendu, blagueur, ce jeudi 27 mars 2014, au Carré Magique à Lannion. Présent pour sa conférence intitulée « Fin de l’Occident, naissance du Monde », l’ancien journaliste du Monde, maintenant fondateur de Reporterre.net, a réuni une centaine de personne dans la salle. Au menu : une nouvelle approche écologique et énergétique de l’Histoire et de la prospérité humaine. Et une diatribe affirmée du système actuel. Sans jamais tomber dans la caricature, ni le conspirationnisme.

L’aventure humaine, c’est l’écologie

« Toutes les civilisations humaines ont eu, jusqu’à la Révolution Industrielle, un niveau de consommation très comparable ». C’est ce postulat qui guide toute la réflexion d’Hervé Kempf. Ce niveau assez semblable de consommation s’explique assez simplement. Une croissance limitée de l’énergie restreint également une croissance exponentielle des sociétés humaines. C’est ce qui explique notamment que la population mondiale restera longtemps en-dessous du milliard d’habitants, avant de s’envoler au cours du 20ème siècle.
Le journaliste convoque pour appuyer sa thèse Kenneth Pomeranz, professeur émérite à l’université de Chicago (1). Cet universitaire a comparé deux régions du monde : le bassin agricole de Londres, et les agriculteurs du Sichuan au sud de la Chine. Il se rend alors compte que les niveaux de vie sont identiques. « L’envol de l’Europe » décrit par le chercheur s’explique alors par deux données fondamentales.

Charbon et coton, les nerfs de la guerre

Le charbon va jouer un rôle primordial dans cette épopée. En plus d’être une source formidable d’énergie, il ne consomme pas de terres agricoles. Le bassin londonien prospère alors très vite grâce à cette économie de terres arables. Pourtant, les chinois ont aussi du charbon. « Le problème, c’est qu’il se situe dans les régions du nord du pays, à près de 3000 kilomètres de leur lieu d’utilisation. Le charbon n’est donc pas exploitable ».
Le Nouveau Monde va aussi avoir son impact dans la prospérité matérielle de l’Occident. « Les britanniques, puis les français et les allemands, vont importer en masse des produits exotiques ». Le coton fait partie de ceux-ci. En remplaçant le lin ou la laine de mouton, il permet lui aussi de conserver des terres agricoles pour d’autres utilisations. Ainsi, Kenneth Pomeranz estime que l’Angleterre « déverrouille » 36000 hectares, rien que par le coton importé.

Une perspective inversée

« Aujourd’hui, les consommations énergétiques s’homogénéisent, elles convergent à nouveau ». C’est là que la fin de l’Occident pensée par Kempf se matérialise. A bout de ressources disponibles, le capitalisme européen s’essoufflerait. Preuve de ce phénomène, l’incapacité à retrouver la croissance. « Les Lenglet (François Lenglet, économiste libéral, ndlr) et compagnie, tous les matins à la radio et les soirs à la télé, ils nous bassinent avec leur croissance. Alors que la croissance, sous-entendue du PIB, on ne la retrouvera jamais puisque on n’a plus de ressources ! ». Bien loin du discours dominant donc.

Les inégalités sont responsables de ce désastre

Henri Kempf s’appuie alors sur Thorstein Veblen, économiste et sociologue du début du 20ème siècle (2). Il définit une valeur communes à toutes les sociétés, la rivalité symbolique. « Qui aura la plus grosse voiture ? La plus belle maison ? Les plus belles chaussures ? Chacun se compare aux autres, tout le temps ». Veblen conclut également que le modèle des humains est le modèle dominant, c’est-à-dire celui des plus riches. Or, les riches étant de plus en plus riches, ils incitent de plus en plus à la surconsommation. « Si on réduisait les inégalités, alors on devrait normalement en finir avec ces excès ». Une logique imparable, mais bien loin des canons néolibéraux. « La crise de 2008 n’a pas frappé tout le monde de la même façon, puisque les responsables continuent de gagner de l’argent ».

 

Le coefficient de Gini mesure l’inégalité dans un pays. 0 signifie l’égalité absolue, 1 signifie une inégalité totale.

Alors que faire ?

Hervé Kempf avance alors l’idée de « l’écologie pacifique ». Comprenez, contraindre les marchés financiers, « acquérir la richesse publique et changer le modèle social ». Vaste programme. La critique que l’on peut faire est sûrement dans cette faille, celle de l’écologie comme la solution vendue sans application. On ne peut que refuser l’autre alternative, « l’oligarchie violente », celle où le capitalisme occidental prendrait de force les ressources manquantes.
On acquiesce aussi quand il dit que Notre-Dame-Des-Landes, ou la filière porcine bretonne en l’état actuel, sont des aberrations. Le constat est intelligent, irréfragable. L’optimisme est toujours présent. Mais le programme présenté peine à convaincre par son manque de concret, de globalité. C’est dommage, on y était presque.

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(1) Une grande divergence – La Chine, l’Europe et la construction de l’économie mondiale , Kenneth Pomeranz, 2010.

(2) The Theory of the Leisure Class – An Economic Study of Institutions, Thorstein Bunde Veblen, 1899. (texte intégral en anglais)

Hugo Puffeney

Journaliste en formation à l'IUT de Lannion, j'ai été président pendant une belle année de Report Ouest (2014-2015). Je passe la main, mais j'ai encore le nec plus ultra du web : un compte Twitter.

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