RIRE JAUNE – Bruno Gaccio : « La satire, c’est la liberté »

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L’équipe de Report Ouest a pu interviewer Bruno Gaccio sur la question satirique.

Auteur, scénariste, politicien, ou encore producteur, il multiplie les étiquettes, sauf celle d’humoriste. Bruno Gaccio, c’est surtout un destin lié à Canal +, une vie engagée. Entre combat pour la liberté d’expression et indignation contre les vices médiatiques, il porte le regard noir d’un humour qui a fait des Guignols de l’information (1) un pilier de la satire. Et l’information dans tout ça ? L’homme aux multiples facettes ne voit pas la satire comme du journalisme, mais comme un outil essentiel dans le métier, comme dans la vie…

Report Ouest : Quel a été le déclic qui vous a amené au style satirique ?

Bruno Gaccio : Il n’y a pas de déclic, c’est une façon d’être depuis tout petit, et que je partage avec Jean-François Allain et Benoît Delépine (2). Depuis l’enfance, on nous dit : «C’est comme ça et pas autrement.» Et bien non, pour nous ça ne peut pas être que comme ça, il faut nous démontrer que nous avons intérêt à écouter ce que l’on nous dit. Je n’accepte rien sans le discuter, sans essayer de le comprendre. Il y a des tas de gens qui s’en fichent, on peut leur dire n’importe quoi, ils vont s’énerver un coup et ils vont travailler le lendemain. Nous, notre seule différence avec les gens : on s’en fout pas, on regarde, on fait notre analyse et à la fin, on essaie d’en rire. Avant de rire d’un événement, on le subit. Le rire est une façon de voir les choses.

R.O. : Interrogé par le magazine Médias paru en 2006, Yves Le Rolland, producteur des Guignols a dit : «Croire que les Français se font leur opinion en regardant une émission satirique, cela relève du mépris.» Qu’en pensez-vous ?

B.G. : Aux Guignols de l’info, nous traitions avec humour ce qui nous paraissait grave dans le domaine de la télévision et principalement de ce que disait la télévision de certains événements. L’émission n’était pas, pour nous, une satire politique mais une satire de l’information, vue à travers la télévision. On gagnait notre vie en essayant de comprendre pourquoi on nous donnait une information à cette heure-là, de cette façon-là, par ce canal-là et quel était l’objectif de cette information. Il y en a des milliers dans une même journée. Comment se fait-il, et pourquoi les radios, télévisions et journaux traitent tous à peu près les mêmes informations chaque jour ? Qu’est ce qui fait que cette hiérarchie est celle là ? C’est moquable et risible. Voilà pourquoi on riait de cela. Nous avions un rapport étonné vis à vis des médias. L’émission commence justement par : «vous regardez trop la télévision, bonsoir.»

« Le droit et le devoir d’être irresponsable et choquant »

R.O : Quelle plus-value apporte un ton satirique à l’information ?

B.G. : La plus-value de la satire, c’est la liberté. La liberté, il faut, de temps en temps, en faire la démonstration et la satire en est une preuve de tous les jours. On a le droit de se moquer de la maladie, de la mort, de tous les travers humains, physiques, psychologiques et intellectuels. On a le droit d’en rire, de tout tourner en dérision. Et surtout, on a le droit de tout contester. Picasso disait que la plus grande entrave à la création, c’était le bon goût. La satire doit s’exonérer du bon goût.

On doit même être, si l’on en a le talent et l’envie, de très mauvais goût. On a le droit et le devoir d’être irresponsable et choquant. On a tous les droits, sinon ce n’est pas de la satire.

R.O : Ni de l’information.

B.G. : L’information n’a pas à être choquante, elle l’est ou elle ne l’est pas. L’information ne peut pas être drôle mais peut être tournée en dérision.

R.O : Quels sont, selon vous, les vrais médias satiriques ?

B.G. : Charlie Hebdo est le seul journal satirique, et qui s’affiche d’ailleurs comme cela. Le Canard enchaîné sort des scoops, fait du journalisme, fait des enquêtes. C’est de l’information, même si il y a écrit «journal satirique». Le Canard enchaîné sort des affaires à déboulonner des présidents de la République, donc ce n’est plus de la satire, c’est de l’information.

« Se dire pourquoi on nous donne cette information,comme cela, ce jour là, de cette façon-là »

R.O : A propos du Canard enchaîné justement, à sa naissance et pendant la première guerre mondiale, il diffusait de fausses nouvelles pour moquer la propagande. Aujourd’hui, dans un autre contexte, Le Gorafi (3) propose ce genre de contenu. Selon vous, qu’apporte la désinformation satirique à l’information traditionnelle, dans une époque comme la nôtre ? Quelle est, selon vous, sa portée ?

B.G. : La portée est énorme, d’abord parce que Boutin s’y est faite prendre et que quelques autres s’y font prendre encore. Le Gorafi montre la complexité à dénouer le vrai du faux, à cause d’une profusion d’informations qui nous arrive perpétuellement, d’un bombardement d’informations auquel il est très difficile d’échapper.

Prenons l’exemple de la crise en Ukraine. Il y a une désinformation absolue dans ce pays. Regardez comment les humoristes français ont traité les événements en Ukraine, en comparaison aux humoristes allemands. Les humoristes français ont été les porte-paroles des informations françaises, c’est-à-dire des informations véhiculées par les journaux qui sont « pro-OTAN ». Les humoristes allemands parlaient, eux, d’un point de vue un peu plus élevé et riaient de la mainmise américaine sur la crise ukrainienne. Selon la façon presque idéologique de traiter l’information en France et en Allemagne, les humoristes vont réagir en France en disant : «Poutine gros méchant». En Allemagne, ils vont plus loin, ils ne disent pas que Poutine est un saint, mais il disent que quelqu’un, à qui l’on va mettre les chars de l’OTAN à sa frontière, est habilité à se défendre ou ne pas aimer, voire se taire sur ce qui se passe.

Comme l’on n’arrive même pas à faire la différence entre une fausse information du Gorafi et une vraie information, comment peut-on faire la différence entre ce qui se passe en Ukraine et les informations qui nous arrivent d’Ukraine. Les informations entraînent une pensée réflexe qui n’est pas argumentée. Elle est orientée, conditionnée par tout ce que l’on entend. Les Guignols traiteraient donc cela : pourquoi quand on dit «Poutine», tout le monde dit «méchant» ? Et pourquoi on ne cherche pas à savoir si Poutine, sur le cas spécifique de l’Ukraine et de la Crimée, est en droit, ou non, de se défendre d’une agression.

Pour moi, un humoriste, un satiriste devrait d’abord se dire pourquoi on nous donne cette information, comme cela, ce jour là, de cette façon-là. Voilà ce que l’on a fait aux Guignols.

R.O : Vous semblez dire qu’à travers ces déformations, la satire ne traitent pas objectivement, journalistiquement, l’information.

B.G. : La satire ne peut pas être de l’information. Aux Guignols de l’info, on n’est pas là pour trouver l’information, mais pour commenter la façon dont les médias véhiculent certaines informations et pourquoi celle-là plutôt qu’une autre. On ne peut travailler que sur un matériel existant déjà, quelque soit l’information, puis la retourner. On peut la détourner, la regarder de façon oblique mais on ne peut aller la chercher. Si on allait chercher de l’information, on ferait du journalisme, on livrerait une information, on mènerait une enquête ou alors on donnerait des avis sur des événements et on en ferait un éditorial. On ferait du journalisme assis.

« Ne rire que de tout »

R.O : La place de l’humour dans une démocratie de l’information, quelle est t-elle ?

B.G : L’humour, soit il y en a, soit il n’y en a pas. Quand on dit : est-ce que l’on peut rire de tout ? La réponse est : on ne peut rire que de tout. Si on ne rit pas de tout, cela n’a aucun sens. Une démocratie n’a pas peur de ces humoristes, n’a pas peur de rire. Elle sait qu’elle est plus forte que le rire. Si elle commence à avoir peur c’est qu’elle sait qu’elle n’est pas forte. Elle devient alors dictature.

R.O : Vous êtes aujourd’hui passé du paysage médiatique au politique avec le mouvement La Nouvelle Donne (4), est-ce que ce nouveau statut bride votre parole ?

B.G. : Si on m’interroge sur le programme de la Nouvelle Donne, je donne le programme de la Nouvelle Donne. Donc non, ça ne me bride pas. D’ailleurs je suis sûrement la personne qui se fout le plus de la gueule de Larrouturou (5). En ce moment, on encourage les adhérents à envoyer des spots, comme : «depuis que je suis à la Nouvelle Donne, j’ai pris 17 kilos de muscles», «depuis que je suis à la Nouvelle Donne, mon chien sent bon», «depuis que je suis à la Nouvelle Donne, je sais qui est Larrouturou» (rires).

Notre communication n’est pas satirique mais légère, car la politique aussi peut être quelque chose de joyeux.

R.O. : Pour finir, Bruno Gaccio, pouvons-nous rire de tout … lorsqu’on est un média ?

B.G. : Il faut essayer en tout cas. Mais aujourd’hui on ne peut plus rire de tout car il y a une circulaire Valls qui nous interdit de rire de quelque chose qui pourrait porter atteinte à la dignité d’une catégorie ou à l’ordre publique. Demain par exemple, je pourrai porter plainte contre n’importe quelle personne, dans n’importe quel théâtre, car je suis heurté dans ma dignité humaine.

R.O. : Tout le monde peut donc interdire n’importe qui de s’exprimer.

BG : Aujourd’hui, oui. Si un juge ne me démontre pas que ce n’est que de l’humour, alors par indignation, je pourrais organiser une manifestation avec ma famille et mettre le feu dans une poubelle devant le théâtre, auquel cas il y aurait trouble à l’ordre publique. Le spectacle devrait alors être interdit . Voilà ce que dit et permet la Circulaire Valls.

1 Les Guignols de l’info est émission de télévision de style satirique dans laquelle Bruno Gaccio a travaillé de 1992 à 2007.
2 Jean-François Allain et Benoît Delépine sont d’anciens auteurs des Guignols de l’info.
3 Le Gorafi est un site satirique de fausses informations, reprenant les codes de la presse. A ce titre, un parallèle peut être fait avec Les Guignols de l’info.
4 La Nouvelle Donne est un parti politique de gauche et de centre-gauche, présentant des candidats aux prochaines élections européennes.
5 Pierre Larrouturou est le fondateur du parti La Nouvelle Donne

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