FERAILLEUR – Alain Bidal, le banquier des dunes

Alain Bidal sur la plage de Tresmeur, à Trébeurden, le 9 octobre 2014. C’est là que la lutte contre le projet d’extraction de sable a débuté.

Alain Bidal est le président du collectif du Peuple des Dunes en Trégor. Il combat dans le secteur un grand projet d’exploitation de sable en pleine mer. Un guerrier pragmatique, loin d’être un écolo-bobo.

 

“ Viens, on va se poser sur un rocher. ” Mains dans les poches, Alain Bidal attend devant la Maison de la Mer, sur le port de Trébeurden. Un petit local vitré hautement symbolique : c’est le siège du collectif du Peuple des Dunes en Trégor, vaste agglomérat de 55 associations, dont il est le président.

Cela fait 4 ans qu’Alain Bidal ferraille contre un projet d’extraction de sable dans la baie de Lannion, dont le principal tort est d’être pile poil entre 2 zones Natura 2000. Le but : extraire du sable coquillier pour amender les champs bretons, trop acides. Mais les conséquences seraient désastreuses pour d’autres activités, comme le tourisme ou la pêche ; Alain Bidal en est devenu leur défenseur.

Pourtant, ici, sur le front de mer trébeurdinois, le combat commence bien avant, en 1989. La Générale des Eaux – qui deviendra Vivendi, puis Veolia – demande alors une extension des quais. L’objectif : contourner la nouvelle loi Littoral sur les terrains jouxtant les docks, et construire de l’immobilier.

“ Le port, ils s’en foutaient comme de leurs chaussettes. ” Trois associations s’offusquent du petit manège entre un maire, Alain Guennec, condamné pour avoir reçu des pots-de-vin, et des promoteurs racoleurs. Alain Bidal rejoint alors Trébeurden Patrimoine et Environnement : il est bombardé président en 2001, et il tient encore le gouvernail aujourd’hui.

Argentier aux mains vertes ?

25 ans de bisbilles ne lui accordent pour autant pas le qualificatif -diminutif ?- d’écolo. “ Je lutte contre les projets illégitimes, pas tous les projets, sinon on avance plus. ” Car ce retraité depuis 5 ans en finançait beaucoup avant, des projets.

Après un brevet de comptabilité, et 3 ans de droit, il rentre dans la banque, à la Caisse d’Épargne, et gravit les échelons jusqu’au comité de pilotage. Son rôle : élaborer des algorithmes, auditer, et surtout, faire des synthèses devant un public. “ Avant les réunions, on me disait : Alain, tu as 5 minutes.” La cellule communication achève de le former. “Vous avez fait une note de deux pages aux agences, faites-la en une page, me disaient-ils. ”

 

 

Bis repetita le 7 janvier 2012. Le collectif du Peuple des Dunes est lancé, avec à sa tête, Alain Bidal, évidemment. Ni une ni deux, un comité de pilotage est créé, comme dans la banque. Avec un credo récurrent : les seuls moyens d’action sont les médias et la justice. Il s’entoure pour cela de collaborateurs loin d’être écolos. L’un vient d’Accenture, l’autre a bossé au sein de l’Union Européenne….

 

« Le port, ils s’en foutaient comme de leurs chaussettes. Ce qu’ils voulaient, c’est construire. »

 

Le franc-comtois d’origine contacte alors Martine Valot, journaliste au Monde, et jubile. “Mon journal est d’accord pour faire un article, me répond-t-elle.” Dans la foulée, le long format de Denis Delestrac (Le sable, enquête sur une disparition) sort sur Arte. “Il est venu pendant deux jours, et nous a fait un clin d’œil à la fin du film.”

L’engrenage est lancé : l’Humanité, l’Opinion, France Inter, ou encore Paris Match, avec son hélicoptère. Inlassablement, il répète devant micros, caméras et calepins parisiens et étrangers l’ampleur du problème. “J’ai ma petite technique, celle du pense-bête, pour ne rien oublier. Mais cela prend du temps, beaucoup de temps. Il faut en garder un peu pour les proches, c’est sûr.”

 

Sans écraser les autres membres du collectif, comme deux jours plus tôt, devant les journalistes de France 2 (voir ici, à partir de 34′ 30 »). Laurent Boyer, directeur du centre de plongée voisin, fait le porte-parole. Alain Bidal est là, silencieux. Dès que la caméra est coupée, il vient sermonner discrètement son collègue, un peu bafouillant. “Il ne faut pas brouiller le message, tu vois.” Il prend ensuite le relais lorsqu’il raccompagne les journalistes au parking. Avec toujours ce sens du strict minimum : un dessin sur le sable dur griffé à coup de chaussure en cuir vaut mieux qu’une longue logorrhée.

 

 

Il aurait pu lutter contre les algues vertes. “ Certaines associations le font très bien. ” Il aurait pu se lancer en politique. “ Ce n’est pas notre rôle. ” L’efficacité, c’est aussi faire un choix. Pour l’instant, il est plutôt gagnant : le projet est en stand-by depuis mai 2013, car l’ancien comme le nouveau ministre n’ont pas encore accordé de titre minier. “ Le printemps politique n’est pas notre printemps ”, philosophe-t-il.

Lucide, aussi, sur la suite du mouvement. Sa dernière trouvaille ? Les linéaments d’une “ marque générique ” du Peuple des Dunes. Gâvres, Trégor, et bientôt Noirmoutier. En attendant l’œcuménisme, Alain Bidal et sa bande restent vigilants. “ Les banderoles sont prêtes, tout est au point, parce qu’il y en a marre. Et nous attaquerons en justice le titre minier, ainsi que l’arrêté préfectoral. ”

Un stratège, un os, qui fait assurément peur. Et pendant que le gouvernement se morfond dans les sables mouvants du jeu politique, l’ancien argentier espère une victoire, “celle du bon sens”. Il ne prévoit pas de passer le relais dans l’immédiat. Et si la délivrance – passagère – de l’annulation se produit, que fera-t-il ? “ Une teuf ! ”.

 

Et maintenant ?

Le projet en est toujours au point mort, l’État n’ayant pas encore délivré le titre minier. La préfecture ne peut donc pas signer l’autorisation d’exploitation. L’éjection du ministre du Redressement Productif,  M. Arnaud Montebourg, et la nomination de M. Emmanuel Macron à l’Économie a quelque peu rebattu les cartes. Mme Corinne Erhel, député PS de la cinquième circonscription des Côtes d’Armor, opposée à ce projet, a rencontré le nouveau ministre à Bercy, accompagnée d’Alain Bidal. Dans un communiqué cosigné, publié sur le blog de la députée et sur le site du Peuple des Dunes en Trégor, ils rappellent les  insuffisances et les omissions dans les différentes étapes de la procédure d’enquête publique. Ils notent aussi que Mme Ségolène Royal, actuelle ministre de l’Environnement, avait affiché son refus à ce projet en juin 2014.

Hugo Puffeney

Journaliste en formation à l'IUT de Lannion, j'ai été président pendant une belle année de Report Ouest (2014-2015). Je passe la main, mais j'ai encore le nec plus ultra du web : un compte Twitter.

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