AUTRUCHE – Les approximations du groupe Roullier

Le bateau Côtes d’Armor est un des deux « bateau-aspirateur » utilisé par le groupe Roullier pour extraire du sable coquillier. / Photo DR

Roullier, grand groupe industriel, cherche depuis quatre ans a exploiter du sable en baie de Lannion. Pourtant, les conséquences du projet pourraient être désastreuses, et le dossier souffre de nombreuses incohérences. Ce samedi 24 janvier, les opposants manifestent massivement contre cette chimère d’un projet viable, et dénoncent les approximations du groupe Roullier. Nous profitons de l’occasion pour publier ce récit, écrit il y a un mois, et toujours d’actualité.

 

Pas de ZAD, pas de CRS, mais le conflit est bien là, en Baie de Lannion, dans les Côtes d’Armor. A six kilomètres de la côte, une dune de sable sous-marine, joliment dénommée « Trézen ar Gorgégou », cristallise les tensions depuis bientôt quatre ans. Le projet : extraire de cette dune du sable coquillier, matériau utilisé pour désacidifier les champs bretons et permettre la culture maraichère.

La Compagnie Armoricaine de Navigation (CAN), demande un permis pour 20 ans, et 600 000 tonnes par an devraient être retirées de la mer. Ce sable est décisif pour la firme : ce gisement doit parer à l’interdiction européenne d’exploitation du maërl, agglomérat d’algues et de sable, depuis 2010. Sans autorisation, la CAN, filiale du groupe Roullier, redoute de mettre au chômage un navire et 23 à 29 de ses marins.

Mais les autres utilisateurs de la mer ne l’entendent pas de cette oreille. A Trébeurden, village balnéaire le plus proche de ce futur site minier, on s’inquiète des conséquences sur l’environnement. A tel point qu’un collectif de cinquante-cinq associations s’est formé, sous le nom du Peuple des Dunes en Trégor. Plaisanciers, pêcheurs professionnels, mais aussi plongeurs : les opposants estiment entre 158 à 360 pertes d’emplois, sans compter les destructions indirectes.

Remonter du sable sous-marin n’est en effet pas une opération anodine : le vaisseau «aspire» le matériau, créant un vaste nuage turbide provoqué par le remous. Petit problème : la zone prévue de quatre kilomètres carrés se trouve juste entre deux zones Natura 2000, «dans une dent creuse», illustre le Peuple des Dunes. Le rapport d’enquête d’utilité publique, ficelé en un mois, émet pourtant un avis très favorable. Les locaux sont beaucoup moins enthousiastes : tous les élus de la communauté de communes de Lannion, la députée, ainsi qu’une majorité de mairies côtières s’indignent contre une menace réelle. Si bien que la réunion de débat public tourne vite à la débâcle pour les promoteurs : plus de 80% de la population rejette l’idée.

Jean-François Omnès, président de l’Association des Pêcheurs Plaisanciers de Trébeurden.

 

Il faut dire que le groupe Roullier -qui n’a jamais donné suite à nos demandes d’interview- a été largement mis en difficulté dans ce dossier, car beaucoup de ses arguments sont hautement discutables. Sur l’écologie, tout d’abord. Le premier à donner du crédit aux « antis », c’est l’IFREMER (Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer) qui épingle autant la forme que le fond du dossier déposé. Plus récemment, l’Europe a déclaré recevable la plainte déposée par le collectif, pour les insuffisances dans le dossier d’enquête.
Des insuffisances que même un ancien ministre, Arnaud Montebourg, n’avait pu combler. « Lors de notre deuxième réunion, ses conseillers nous avaient promis 20 études complémentaires demandées par l’État à Roullier. On a reçu au final cinq documents, pas des études : trois étaient déjà publics, deux étaient des coquilles vides », s’agace Alain Bidal, président du collectif du Peuple des Dunes. Et aucune étude en profondeur n’a été lancée depuis, soit par l’État, soit par la CAN.

 

« Ils n’ont pas investi »

Le choix du site comme seul planche de salut est aussi orienté, selon Odile Guérin, adjointe à l’écologie à la marie de Trébeurden, et géologue. « Le sable est à 40 mètres de fond. Or, ils ont des vieux bateaux, et ils ne peuvent pas extraire au-delà. Ils n’ont pas investi, du coup, chaque voyage, c’est du jackpot. » Surtout que d’autres gisements, mal référencés, existent à 80 mètres de profondeur. Mais ils se situent à plus de 40 kilomètres du trait de côte, et sont inaccessibles avec ce genre de vieux bâtiments. « Ils ont choisi la solution de facilité, avec une rentabilité excessivement élevée. »

Laurent Boyer, directeur du centre de plongée de Trébeurden, partage cet avis critique. Il vilipende notamment l’estimation des courants marins, avec un petit dessin. « [Roullier] avance que les courants vont du nord au sud. Mais ils vont aussi dans l’autre sens, sinon la baie de Lannion ne serait pas remplie ! » La turbidité viendrait avec : impossible de sortir plonger. « Il faut attendre deux à trois jours après une grosse pluie, pour attendre que le sable décante. Mais là, ils vont extraire en permanence ! ». Une situation oppressante qui l’empêche d’investir, de peur de voir son outil de travail détruit.

Jean-François Omnès, président de l’association des pêcheurs trébeurdinois, renchérit. « Le son de l’aspirateur que eux annoncent est de 177 décibels. L’eau de mer est un très bon conducteur (cinq fois plus rapide que l’air), et ce sont des fréquences basses (100-200 Hz) avec peu d’affaiblissement. Vous imaginez, les plongeurs sont sous l’eau, et les machines démarrent ? Ils prennent 177 décibels dans les oreilles ? C’est un sujet qui n’a absolument pas été abordé dans le dossier. »

Une logique économique en question

Économiquement, la logique Roullier est loin d’être fondée. « L’extraction devait commencer le 1er janvier 2014. Sinon, les marins seraient mis au chômage. L’extraction n’a pas débuté et les marins ne sont pas pour autant licenciés », relate Odile Guérin. Au-delà du couperet qui ne tombe pas, d’autres postes ont, eux, été délocalisés bien avant. Le siège du groupe Roullier, auparavant basé à Pontrieux (Côtes-d’Armor) a déménagé à Saint-Malo, bien loin du tas de sable coquillier. Et là, le chiffre est bien plus important : 200 salaires ont pris le large pour les côtes normandes.

 

Alain Bidal est le président du Peuple des Dunes en Trégor. / Photo H.P.

Le matériau, en dehors de l’agriculture, pourrait aussi avoir d’autres usages beaucoup moins essentiels aux exploitants locaux. La Bretagne requiert 120 000 mètres cubes par an : la nef de Roullier, le Côtes-d’Armor, subviendrait plus de trois fois à ces besoins. Le secteur des BTP, ou l’étranger se serviraient alors de cet excédent. « Lors d’une grève des marins à Roscoff, un seul navire, du groupe Roullier avait pu prendre le large, se souvient Odile Guérin. Il emportait du sable… vers Rotterdam ! Je ne suis pas sûre qu’il serve aux intérêts bretons. »

Odile Guérin, géologue, adjointe au maire de Trébeurden.

 

Politiquement, le constat n’est guère plus reluisant. Les appels du pied de l’industriel n’ont pas convaincu les élus. « Roullier a fait un peu d’entrisme. Ils ont des arguments que nous n’avons pas. On avait peur qu’il y ait des communes qui lâchent, ça n’est heureusement pas arrivé. »
Enfin, le sable pourrait être une question de stratégie nationale. En cause, le câble sous-marin transatlantique Apollo, par lequel transite l’Internet, mais aussi et surtout, des communications militaires ultra-secrètes. L’entreprise Alcatel-Lucent, responsable d’Apollo, aurait déjà mis en alerte ses services juridiques. « Ils vont faire un trou équivalent à la Tour Montparnasse, illustre Jean-François Omnes. Or, comme sur une plage, la mer va reboucher le trou avec le sable autour. Le câble pourrait donc se retrouver en suspension dans le vide. »

L’État pris entre deux feux

D’un côté engagé auprès de Roullier, de l’autre avec le collectif, le ministère devra trancher. « Actuellement, il y a beaucoup de manifestations, avec les bonnets rouges, les cirés jaunes… Ils essaient de comprendre l’impact au niveau local (d’un accord, ndlr). » Odile Guérin renchérit. « Ils ont très peur. Quand le Peuple des Dunes de Gâvres (Morbihan) avait réuni 12 000 personnes à Lorient, cela avait fait peur. On fera pareil si c’est signé. » Alain Bidal aussi reste vigilant. « Tout est prêt pour une manifestation, les banderoles, le parcours… S’ils signent, nous attaquons en justice, et dans la rue. Parce qu’on en a marre. » Dont acte, ce samedi à Lannion.

Hugo Puffeney

Journaliste en formation à l'IUT de Lannion, j'ai été président pendant une belle année de Report Ouest (2014-2015). Je passe la main, mais j'ai encore le nec plus ultra du web : un compte Twitter.

Maëlle Ausias

Latest posts by Maëlle Ausias (see all)

Simon Auffret

Étudiant en journalisme à l'IUT de Lannion.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.