EBOLA – Nadia Georges : « Beaucoup m’ont crue suicidaire »

Nadia Georges à Guingamp. / Photo PQR - Le Télégramme
Nadia Georges à Guingamp. / Photo PQR – Le Télégramme

Chef des urgences à l’hôpital de Guingamp, cette médecin de défis est partie le 24 novembre en mission humanitaire, en Guinée forestière. À Macenta, à l’épicentre de l’épidémie d’Ebola, elle a soigné les malades pendant 6 semaines, dans un centre ouvert par Médecins sans frontières et la Croix Rouge française.

 

Pourquoi êtes-vous allée en Guinée ?

C’est un choix de vie professionnel mais aussi personnel. J’ai commencé l’humanitaire il y a 20 ans. Quand il y a une catastrophe et une opportunité de mission, et que ça ne me pose pas de soucis au niveau de l’organisation du service de mon établissement, je la fais. François Hollande avait fait la promesse de construire un Centre de Traitement Ebola (CTE) et d’aider la Guinée en envoyant du personnel médical. Réserviste sanitaire, j’ai reçu une demande. Chanceuse, mon établissement a pu me libérer deux mois, ce qui n’était pas rien. En partant là-bas, beaucoup m’ont crue suicidaire.

Combien de personnes étiez-vous sur place ?

Nous étions 22 expatriés français, dont trois médecins expatriés et six infirmiers. Il y avait aussi une soixantaine de soignants guinéens. Le reste était des responsables d’hygiène, de logistique, de sensibilisation… Un centre de traitement Ebola comprend le personnel médical mais aussi des menuisiers, des électriciens, des hygiénistes, des incinérateurs, des épidémiologistes… Un malade demande beaucoup de personnel. Un médecin référent validait les nouveaux protocoles comme l’essai d’un anti-viral.

 

« L’univers était assez carcéral : pas le droit de sortir de la base de vie, de se toucher, de rentrer dans les chambres des uns des autres, d’échanger d’objets… »

 

Combien de patients le centre de traitement pouvait-il accueillir ?

La capacité maximale était de 50 à 70 personnes. Les patients ne restent pas longtemps : beaucoup meurent vite, quelques uns guérissent, heureusement. Quand le centre était plein, on transférait vers d’autres CTE, entre 3 et 5 h de pistes. Il ne faut surtout pas laisser un malade à la porte.

Quelles étaient vos conditions de vie sur place ?

On logeait dans une base de vie, à l’écart du CTE mais aussi du village. Chacun avait une chambre comprenant le strict minimum. L’univers était assez carcéral : pas le droit de sortir de la base de vie, de se toucher, de rentrer dans les chambres des uns des autres, d’échanger des objets… Les consignes de bio-sécurité étaient très strictes. Lorsque nous nous parlions, il y avait une distance de sécurité. Le midi, on ne mangeait pas, c’était potentiellement contaminant.

Comment se déroulait votre mission dans ce contexte si particulier ?

Le matin on partait à 6h30 en 4×4 jusqu’au CTE. On passait les étapes de contrôle. Ensuite, on se changeait au vestiaire. On enchaînait avec les transmissions médicales : la nuit, le personnel guinéen prenait la relève à 20 heures. Vers 9h30, on entrait dans la zone à haut risque, où l’on devait voir une dizaine de malades en une heure maximum : il peut faire jusqu’à 48°C dans la combinaison. Il fallait bien gérer son temps : vérification de l’identité des malades, examen médical, administration de médicaments, soins -les malades, confus par la fièvre, s’arrachaient beaucoup les perfusions-, signalement des décédés… Il y a toute une rotation de soignants, d’hygiénistes. En sortant de la station de déshabillage, quelqu’un nous hurlait les consignes et l’ordre de déshabillage. À chaque vêtement enlevé, il nous « sprayait ». Après ça, il fallait une heure pour se reposer et se ré-hydrater. Puis, on préparait l’entrée de l’après-midi, et c’était la même chose. À 19h30, on retournait à la base de vie. De retour, chacun prenait sa douche, mangeait et se couchait. Et c’était reparti pour le lendemain.

 

Comment étaient triés les malades ?

Ils étaient séparés en deux pavillons : un suspect probable et un centre de triage, où l’on faisait l’interrogatoire sur les symptômes. On ne pouvait pas les examiner cliniquement, donc on essayait d’avoir le maximum de données par la parole. Les patients avec des forts symptômes étaient amenés au pavillon des suspects probables. Ils avaient une prise de sang pour confirmer la fièvre hémorragique. Le chef de laboratoire l’analysait. Parfois, certains avaient simplement le paludisme, qui présente les mêmes signes. Les patients sortaient alors immédiatement pour ne pas risquer d’être contaminés. Dans la grande majorité des cas, la prise de sang était positive.

Quelles étaient les mesures en cas d’infection du personnel ?

Chacun prenait sa température 4 fois par jour. Il faut être très rigoureux et concentré.. En cas de fièvre, il y avait des chambres à l’écart. Si la personne était contaminée, j’étais chargée avec l’infirmier d’isoler la personne dans un caisson surprotégé. Heureusement, nous n’avons jamais eu d’évacuation sanitaire. En cas d’extrême urgence, il y avait un avion spécialement équipé à 3 heures de pistes, qui pouvait ramener le soignant à Paris. Deux membres de la croix rouge et un hygiéniste guinéens sont malheureusement décédés. Ebola ne saute pas comme ça, si on respecte les consignes de sécurité, c’est tout à fait surmontable. Il y a des points de chloration pour se laver et se désinfecter. On se lavait sans cesse les mains. Les conditions de sécurité sont très strictes.

Qu’est ce qui était le plus dur sur place ?

Le taux de mortalité, surtout chez les enfants ! Mais aussi de voir les familles malades … On savait où on allait, mais la situation sur place est différente. Ce n’était pas facile à accepter. Pour se protéger, on met en place des barrières émotionnelles. Les équipes de médecins tournaient pour ne pas voir la situation s’aggraver en quelques jours. Ça aurait été un peu déprimant… On avait tous entre 40 et 50 ans et une certaine expérience professionnelle dans l’humanitaire. Cela permettait de surmonter les choses. C’est une maladie affreuse qui tue des familles.

Une cellule psychologique était-elle présente ?

Un psychologue prenait en charge les guéris, qui ont en général tout perdu : famille, travail, logement… Ils n’ont plus rien. La cellule psychologique s’occupe temporairement d’eux pour essayer de les réinsérer.

Vous est-il déjà arrivé de vous attacher à certains patients comme des enfants par exemple ?

Forcément, il y en a à qui on s’attache plus que d’autres, on garde un côté humain. On s’est attaché à la première guérie mais aussi à un petit jeune de 14 ans, soigné lui aussi. Trois frères et sœurs ont guéri tous les trois à Noël, ça a été notre cadeau. Un moment super touchant qui donnait du baume au cœur. Les enfants orphelins étaient attachants… Ce n’était pas simple, personne ne voulait les adopter. Là-bas, les guéris étaient considérés comme des pestiférés. La population a peur d’eux.

Après 6 semaines passées dans le centre de traitement, quel bilan tirez-vous de votre mission ?

Il y a eu 22 guéris. Le taux de mortalité est passé de 87 à 66 %. C’est une petite victoire pour nous. La maladie a tendance à reculer. On n’est pas les seuls acteurs mais ça veut dire que la sensibilisation a marché. Les messages sont passés, avec les moyens qu’on avait. On a aussi eu quelques guérisons inespérées. Sur le plan professionnel, c’était une expérience assez extraordinaire et inoubliable. Je ne regrette pas du tout d’y être aller. L’équipe était superbe : la cohésion de groupe était très bonne, les soigneurs guinéens étaient très gentils et formidables avec nous. Beaucoup avaient perdu des gens de leur famille. Ils étaient dans des conditions de vie beaucoup plus difficiles que les nôtres.

Y-a-t-il eu des mesures particulières à votre retour en France ?

À mon retour, on a eu quelques jours de décompression, une étape obligatoire au retour de missions difficiles. Puis, je suis rentrée chez moi pour me reposer. On n’a pas été mis en quarantaine. On peut être en incubation pendant trois semaines sans être contaminant. On ne l’est que le jour où l’on tombe malade. Pour ne pas faire peur à nos collègues et aux patients, il a été jugé préférable de ne retravailler que trois semaines après.

 

« Le taux de mortalité est passé de 87 à 66 %. C’est une petite victoire pour nous. La maladie a tendance à reculer. »

 

Avez-vous pensé à d’autres projets humanitaires ?

Autant dans un cadre de catastrophes naturelles et dans un cadre avec une ONG, on peut prolonger la mission mais dans le cadre d’Ebola c’est impossible. Il y a trop de logistique, trop de risques. Seuls les moyens gouvernementaux permettent d’améliorer la situation. Si lors de la prochaine catastrophe naturelle -ce que je ne souhaite pas- on me sollicite, et que je suis disponible par rapport à l’hôpital, alors oui, je partirai sans problème.

Cet engagement humanitaire exige-t-il des sacrifices dans votre vie ?

J’ai fait médecine pour faire de l’humanitaire. Pour moi, ce n’est pas un sacrifice. C’est mon choix de vie. Pour ma famille, c’est vrai que ça génère un stress. Avec le temps, ils ont pris l’habitude. Quand ils voient une grosse catastrophe à la télé, ils m’imaginent déjà là-bas. C’est important pour moi.

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