PORTRAIT – Roger, le journaliste « à abattre » au Congo

Journaliste menacé de mort dans son pays, Roger Moke Itoume a dû fuir la République Démocratique du Congo en 2012. Depuis, il vit à Lannion. En sécurité, mais loin de ses enfants, loin de sa patrie.

Roger Moke Itoume, arborant fièrement son survêtement de l’ASPTT Lannion rugby. © Photo Donovan Gougeon

« À cause du journalisme, j’ai été menacé de mort. À cause du journalisme, ma femme a été violée. À cause du journalisme, je n’ai pas vu mes enfants depuis trois ans. À cause, à cause, à cause… »
Roger Moke Itoume, né le 30 avril 1976, à Kinshasa, en République Démocratique du Congo, en a gros sur le coeur. Journaliste affirmé et engagé dans son pays pendant 12 ans, il est devenu du jour au lendemain « la bête sauvage, l’homme à abattre ». Il travaillait pour l’archidiocèse de Kinshasa, « je couvrais son actualité, je faisais des photos, des vidéos et des sons ». Après des études supérieures de communication sociale et de prise de vues à l’institut congolais d’audiovisuel, il s’est retrouvé, le 16 février 2012, au mauvais endroit, au mauvais moment. Dans une manifestation qui a failli lui coûter la vie. « Les élections présidentielles ont été truquées. L’archevêque est intervenu pour demander la vérité sur les résultats et organiser une manifestation pacifiste sans voler, sans brûler, se souvient-il, encore ému. Il y avait une guerre déclarée entre l’État et l’Église. On était injuriés. » On lui demande de couvrir l’évènement pour la télévision catholique. Sauf que l’État ne veut pas reconnaître ce rassemblement. « Ils cherchaient partout l’homme qui avait filmé. Et il n’était pas seulement question de me piquer mes affaires. Ma vie était en jeu. »

« Une page de ma vie s’ouvre chaque jour »

Une cavale démarre alors pour ce grand gaillard de près de deux mètres. On lui conseille de partir se cacher. D’abord dans une église. Sa famille ignore son départ. Il ne veut pas les mettre au courant. « Le 10 septembre, après plusieurs mois, j’ai quitté Kinshasa pour sa banlieue car j’avais été démasqué. J’ai traversé un lac vers 1 heure du matin pour aller au Congo Français juste en face et rejoindre sa capitale, Brazzaville. » Roger, qui se souvient des moindres détails de ce qu’il voyait comme sa dernière heure, souhaite avoir des nouvelles de sa famille. Mais ses compatriotes le vendent aux autorités. Il doit de nouveau changer de cachette. Et retrouve sa femme grâce à l’aide des prêtres de Kinshasa et Brazzaville. « J’ai appris ce que je craignais le plus. Ma femme a été violée pour me balancer mais elle ne savait pas où j’étais. » Le couple obtient finalement de faux passeports et parvient à rejoindre la France le 12 décembre. Direction Paris puis Saint-Brieuc où un ami doit les attendre. Un ami qu’ils ne verront finalement jamais. « Il m’avait toujours dit  »tu m’appelles quand tu es à la gare de Saint-Brieuc », je serai là en cinq minutes. » Mais jamais il n’aura de nouvelles. « C’est un ami ça ? », s’interroge Roger, en se prenant la tête dans les mains.

« Le journalisme ? C’est la voix des sans-voix »

Grâce à un dispositif de sans-abris, le réfugié Congolais atterrit à Lannion. Où il vit toujours grâce à la mobilisation de nombreuses personnes. Et notamment du club de l’ASPTT Lannion rugby qu’il a intégré l’an dernier. Par hasard. « J’ai rencontré un dirigeant aux Restos du coeur mais je ne connaissais rien à ce sport si ce n’est le nom. » Si bien qu’il considère désormais la France comme son pays. « Au Congo on ne veut pas de moi. Ma place est donc ici et je n’en reviens pas de la générosité, l’amour, la confiance et le sens de l’écoute. C’est comme si une page de ma vie s’ouvrait chaque jour, relate-il en cherchant sa femme du regard. Mes coéquipiers ont payé la caution de l’appartement et la table et les chaises sur lesquelles on discute viennent d’eux… C’est énorme. » Roger Moke a obtenu son statut de réfugié politique le 6 mars 2015 et un travail, à Lamballe, dans un abattoir. Il passe 3 heures dans les trajets chaque jour mais sait que la roue tournera. Néanmoins, le néo-Lannionais s’interroge toujours sur le métier qui l’a façonné pendant des années. Doit-on se mettre en danger pour le journalisme ? « Il faut continuer à rester journaliste, c’est la voix des sans-voix. C’est un beau métier mais pas aux yeux des autres. Quand il dit la vérité, il devient une bête sauvage. »

Au fait, ses quatre enfants, qu’il n’a pas vu depuis trois ans, sont toujours cachés à Kinshasa. Seuls lui et les prêtres de la RDC savent où ils sont. Et cela dure depuis trois ans. Le prix à payer pour garder une vie sauve. Le prix à payer pour avoir osé montrer la vérité.

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