THIERRY SECRETAN – « Nous sommes à l’âge de pierre d’Internet »

Thierry Secretan était présent au Festival Photoreporter de Saint-Brieuc, les 10 et 11 octobre derniers, dans le cadre du marathon créatif. Le photoreporter a connu, en 36 ans d’expérience dans le domaine, les mutations de son propre métier… qu’elles aillent dans le bon sens, ou pas.

 

Thierry Secretan a longtemps voyagé en Afrique pour ses photoreportages, notamment au Ghana. © Photo Cloé Magister

Pourquoi les photoreporters doivent-ils porter plusieurs casquettes de nos jours ?
Les photographes aujourd’hui deviennent des photographes multimédia, soit parce qu’ils font de la presse, du corporate soit parce qu’ils font de la pub ou des expositions. Ils sont obligés d’utiliser toutes les ressources à leur disposition pour vivre. Le salaire, selon mes calculs, a été divisé par 7 en 10 ans. C’est une profession extrêmement laminée en ce moment.

Qu’est-ce qui explique, selon vous, la crise qui touche la profession depuis quelques années ?
On pourrait dire comme tout le monde la numérisation, la multiplication des banques d’images, l’arrivée des photos amateurs… Mais je ne suis pas convaincu de ça, notamment du dernier critère. Je pense que nous sommes à l’âge de pierre de l’internet. Les grands groupes, qui ont eu les moyens d’investir massivement dans la numérisation des images existantes (Corbis Getty par exemple), se sont mis à racheter des fonds, des diffusions par LAW, des abonnements que faisaient l’AFP pour la presse française ou d’autres journaux étrangers… Le décloisonnement des publics et des marchés par l’internet a entraîné un nivellement par le bas, des stocks massifs consultables par chacun. Cela a ramené le prix de la photo à quelque chose de commun. À mon avis, le photojournalisme va vivre une décennie de marasme.

Peut-on trouver une trace d’espoir dans ce constat ?
Il y a toutefois un vrai facteur « positif » : la profession s’est démocratisée. L’œil professionnel et l’œil public se sont nettement améliorés et éduqués à la photographie, à cause de l’affichage dans les rues ou les diffusions à la télévision par exemple. Le savoir-faire photo-journalistique n’est plus l’apanage de quelques ténors européens et américains. Il y a de bons photographes dans le monde entier et de toutes les nationalités, ce qui n’était pas le cas il y a encore 20 ans. Mais cela a contribué à diminuer le coût de la photographie, c’est certain. Cependant, ce qui m’inquiète le plus, c’est la perte de pluralité. Les éditeurs de presse, qui appliquent la politique d’abonnement aux flux AFP ou Reuters, provoquent des images uniques, dans la mesure où ils travaillent de la même façon sur les mêmes situations. Les photographes indépendants sont les abeilles de l’information. Et sans cette pollinisation, les éditeurs ou médias auront un miel qui aura moins de goût.

Pourquoi la photographie est-elle sous évaluée par les médias ?
Je trouve que les journalistes de presse, en France, ont un certain mépris pour la photographie, pensant qu’il ne s’agit que d’une illustration. Quand on voit un site indépendant comme Médiapart qui fait l’impasse sur la photo, ça me désole. Ils vont dire qu’ils n’ont pas les moyens… Mais je n’y crois pas, c’est surtout un choix éditorial. Je suis un peu terrifié par cette attitude, et je trouve pour cela que le festival de Saint-Brieuc est une excellente initiative pour essayer de multiplier les possibilités de diffuser des sources photos indépendantes, qui vont faire des photos de leur propre point de vue.

Justement, que peut concrètement apporter un festival comme celui de Saint-Brieuc à la profession ?
Au plan économique, c’est l’un des rares, si ce n’est le seul à ma connaissance, à produire une exposition. C’est à dire qu’ils donnent les moyens aux photographes de produire avant de diffuser. Les journaux n’envoient pratiquement plus personne à l’étranger faire des reportages. Un budget accordé aux photographes par Saint-Brieuc s’est suppléé à la défaillance de la presse. Ça permet de voir des reportages que l’on ne pourrait pas voir autrement. Et c’est très bénéfique.

Vous avez parlé, pendant ce marathon créatif, de plateforme web pour faire face à la crise que connaît le journalisme. Avez-vous d’autres exemples de solutions ?
Il est normal de parler de magazine ou de plateforme web, car tout passe par l’internet. Mais j’aime bien penser le contraire. C’est une grande règle des services secrets, d’aller chercher la version inverse à la solution proposée. Il y a des moments où je me demande si Saint-Brieuc ne devrait pas produire des reportages seulement sur sa région, et ne faire aucune diffusion web… Cela pourrait paraître suicidaire, mais pour capter du public et l’inciter à venir à Saint-Brieuc, ne faudrait-il pas au contraire tout miser sur l’affichage, afin de se démarquer totalement de ce flux numérique ?

 
→ Biographie :

Né en 1955, Thierry Secrétan est rentré à l’agence GAMMA en 1979, à l’âge de 24 ans, au moment où se sont crées la même année GEO Magazine, Le Figaro Magazine, Actuelles, Le Matin et Grands Reportages. « Ça été un appel d’air pour la profession, on s’est retrouvés en train de faire à la fois le texte et l’image et de partir sur le News Magazine, c’est à dire qu’on ne faisait plus de l’actualité chaude, mais on traitait des histoires à long terme ».
Il a contribué au lancement du magazine Actuelles, réalisant la cover-story du n°1 (sur un coup d’état africain). Profitant de « l’appétit » pour le magazine documentaire, Thierry Secrétan a exploré l’Afrique pendant 25 ans (notamment au Ghana). Il a écrit plusieurs ouvrages et réalisé quelques films. Fondateur de GAMMA TV, il a ensuite rejoint SIGMA TV, avant de travailler en collaboration avec Canal +. Devenu indépendant, il a réalisé pas moins d’une trentaine de documentaires. Thierry Secrétan a également écrit six livres texte-photos, le dernier étant sorti chez Lamartinière en 2012 sur la guerre de 14-18. Aujourd’hui, le photoreporter s’occupe beaucoup, « par un concours de circonstances », de l’association PAJ (Photographes Auteurs Journalistes).

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