MEXIQUE. Lucha libre : qui sont les lutteurs derrière le masque ?

Rudo contre Técnico. Les deux apprentis lutteurs préparent à l’entraînement la bagarre qui aura lieu en fin de semaine, devant le public. © Jessica Ivonne Reynoso Chavarin

 

La lucha libre, tradition et vitrine de la culture mexicaine, attire de nombreux jeunes désireux de devenir des stars. En réalité, beaucoup d’adultes se sont brûlés les ailes. Dans l’arène d’Ocotlán, au sud-est du Mexique, émerge la popularité éloquente de ce spectacle mais aussi la misère et la souffrance des lutteurs. Reportage.

 

Dans l’arène Luis Verdia d’Ocotlán, ville située dans l’état de Jalisco, une dizaine d’enfants s’entraîne trois jours par semaine, et deux heures par jour. Elle lutte le dimanche, tôt dans la soirée, avant que les adultes ne prennent le relais. Le plus jeune est âgé de sept ans et mesure moins d’un mètre. La seule fille du groupe vient de souffler sa onzième bougie. Tandis que les garçons sont tous vêtus de noir, elle, s’habille en rose et porte un masque violet avec des paillettes.

Le grand spectacle de la lucha libre (lutte libre), caractérisé par ses acrobaties, ses sauts depuis la troisième corde, ses coups, ses prises de soumission, fait partie intégrante de la culture mexicaine. Il est symbolisé par les masques et les déguisements des luchadores (lutteurs). Il est aussi adulé par un public enthousiaste et familial, buvant des bières et mangeant des chips. Cet évènement est attendu tous les dimanches soirs, depuis plus d’un siècle, dans chaque arène du Mexique.

La lucha libre est la version mexicaine du catch américain, plus populaire en France. Elle se caractérise par des figures plus aériennes, une réglementation et un folklore propres au pays, qui la rendent authentique. Tous les lutteurs ont un surnom, un costume, des figures favorites et du style pour tomber sur le ring.

Une arène aux aires de garderie

 

Il faut avoir plus de dix-huit ans pour intégrer le Conseil mexicain mondial de lucha libre (CMLL) et la Triple A, les deux plus grandes fédérations mexicaines. Mais ce n’est pas le cas des arènes plus modestes où des adolescents de 15 ans,  et même parfois plus jeunes, font leurs premières gammes en équipe ou en solitaire.

À Ocotlàn, Mario César Méndez, 25 ans, connaît très bien les jeunes pousses. Il les entraîne depuis plus d’un an. « Ce groupe de jeunes est le plus constant et le plus engagé que je connaisse. Il ne manque aucune séance et est présent à toutes les représentations ». Tous rêvent de lutter dans les plus grandes fédérations, afin de devenir des stars de la lucha libre.

 

 

Chaque fin de semaine, la petite arène Luis Verdia accueille plus de 80 spectateurs. Elle a parfois des aires de garderie, tant les enfants aux bords du ring sont nombreux. Quand les apprentis luchadores entrent en scène, le public chante, crie, voire insulte. Pour encourager leur favori, il tente de déstabiliser l’adversaire, en le ridiculisant.

La lucha libre, vitale et transmissible

 

Les spectateurs possèdent une origine sociale très basse.  Selon l’anthropologue et professeur au centre universitaire de la Ciénega à Ocotlán, Eliseo López Cortés : « Les personnes qui viennent à la lucha libre font partie de la classe sociale populaire. Leur niveau économique et social est très bas. Le salaire minimum est de 100 pesos (5€ euros) au Mexique, que peut-on acheter avec ça ? Pour eux, le monde réel se caractérise par la pauvreté, la marginalisation, l’insécurité, la violence extrême et la crise : c’est un cauchemar. La lucha libre a donc un rôle de catharsis au niveau symbolique. La frustration, la déception est évacuée par ce sport ».

Les enfants intègrent les insultes et la violence morale que transmettent leurs parents. Mais ils ne les reproduisent pas à l’école, comme l’explique Amaranta Marcela Guerrero, psychologue et professeur au Centre Universitaire de la Ciénega à Ocotlán.

Les luchadores en herbe sont accompagnés et poussés par les adultes. Ils ne seraient pas autant impliqués sans le soutien des lutteurs plus expérimentés, qui peaufinent leurs figures. Chaque famille s’investit pour aider son enfant. De nombreux parents assistent aux séances d’entraînement. Ils en profitent pour discuter entre amis et regarder leur enfant avec admiration. Cette aide que reçoivent les enfants décuple leur concentration, qui est d’une importance capitale afin d’éviter les blessures.

La misère des lutteurs

 

Ocotlán compte une population de 164.000 habitants. La lucha libre est synonyme d’activité récréative dans cette ville, et ce, à partir de tout âge. Bien qu’elle soit très peu rémunérée, certains adeptes sont professionnels. Selon une investigation d’El Universal, un journal d’actualité nationale mexicain, le salaire des lutteurs professionnels au Mexique est compris entre 250 € à 1250 € par mois. Certaines fédérations gardent une part de 50 à 70 % sur le salaire de ses pensionnaires. Beaucoup sont obligés de trouver un autre emploi pour vivre et continuer leur passion.

« Pour chacun de mes combats, on me donne presque toujours 500 pesos (25 euros), alors que les organisateurs  gagnent environ 2.000 pesos (500 euros). 500 pesos, c’est vraiment rien étant donné que l’on dépense beaucoup d’argent dans le transport, le logement, la nourriture et les costumes », raconte Horrible de oro, un lutteur originaire d’Ocotlán préférant rester anonyme.

Le coût des costumes varie selon chaque lutteur. Certains utilisent seulement un maillot en lycra avec des décorations qui évoquent leur nom et leur origine, d’autres portent des accessoires plus élaborés comme des masques, des caleçons en lycra, des bottes et parfois des capes, comme celle arborée par Santo, lutteur historique et très célèbre au Mexique. Ces tuniques coûtent plus de 75 €. La plupart des luchadores habitant à Ocotlán les commandent dans les grandes villes comme Guadalajara, où les dessins sont très variés. Aucun tailleur n’élabore des vêtements dédiés aux lutteurs ailleurs qu’ici.

Un spectacle pas sans risques

 

Bien qu’elle soit avant tout un divertissement, la lucha libre est aussi un sport de contact dangereux. Elle implique des risques de blessures en compétition ou à l’entraînement. Les lutteurs répètent plusieurs fois dans la semaine les mêmes prises, même en cas de blessure, ce qui repousse leur récupération. Les dépenses médicales ne sont pas couvertes par les petites fédérations comme celle d’Ocotlán. Les sportifs devraient donc financer eux-mêmes les soins. Mais ce serait sans compter la solidarité entre les lutteurs d’Ocotlán. « Si quelqu’un se blesse, tout le monde cotise pour payer le docteur et les médicaments.  On s’arrange entre nous. C’est moins lourd pour le coéquipier à qui cela arrive et qui devrait payer toutes les dépenses », explique Mario César Méndez, l’entraineur de l’arène Luis Verda.

Les spectateurs sont sous le choc. L’un des jeunes lutteurs vient de sauter de la troisième corde pour porter un coup spectaculaire à ses adversaires. © Jessica Ivonne Reynoso Chavarin

 

À chaque combat, les spectateurs bouillonnent et prennent place dans la centaine de sièges. Le présentateur chauffe sa voix pour présenter les lutteurs. Entre chaque combat, les musiques de cumbia et de reggaeton raisonnent dans l’enceinte. La lampe au-dessus du ring éclaire les acrobaties des principaux acteurs. Pourtant personne n’est chargé spécifiquement de l’organisation. L’arène d’Ocotlán n’a pas de propriétaire. Mais elle doit la tenue de gala qu’elle revêt chaque dimanche à l’implication des sportifs. Ils font vivre le spectacle, avec l’aide de leur famille, en vendant les places de 50 centimes à 1 euros, de la nourriture, des boissons et des masques. Ils s’auto arbitrent et écrivent eux-mêmes le scénario des combats. Les recettes récoltées sont réinjectées dans l’entretien du site. Tous ceux qui l’utilisent sont donc amenés à coopérer.

Voilà donc les raisons pour lesquelles les lutteurs d’Ocotlán, et du Mexique en général, font face à la misère. Chacun d’entre eux couvre ses propres dépenses.

“C’est toute ma vie »

 

Juan Antonio Valentín Cervín pratique la lucha libre par passion. Depuis 8 ans, il tient aussi une boutique de jouets en bois. Toutes ses sculptures sont artisanales. Il fabrique des marionnettes et des figurines de célèbres luchadores puis des rings et berceaux pour les loger. « Il y a des fois où je vais me battre gratuitement. Souvent on nous donne de l’argent seulement pour les frais d’essence. On fait toujours les voyages en famille. Mais le plus important pour moi, c’est de vendre mes marionnettes. C’est une tradition et je ne l’abandonnerai pas. Je les ai toujours vendues. Où que j’aille, elles attirent l’attention”, raconte t-il.

Du bois, du carton, du plastique et des rubans de couleur sont étalés en désordre dans son atelier.  Juan Valentín travaille avec son épouse et ses deux enfants. Ils se répartissent les tâches : son fils coupe le bois, sa fille se charge de la décoration, son épouse étire les ressorts qui simulent les cordes du ring et peint les figurines, que l’artisan monte et assemble.

Il n’aura fallu qu’une journée à Juan Valentín pour créer ces quatre figurines et ce ring sur-mesure. © Jessica Ivonne Reynoso Chavarin

Chaque ring change de prix selon sa grandeur et le lieu où il est vendu. Il peut coûter entre 1,5 € à 6 €, bien que les grands ne sont pas vendus en dessous de 10 €. Cette activité absorbe la majeure partie de leur temps, ce que confirme l’épouse de Juan Valentín. « On n’a du mal à s’en sortir parce qu’il y a beaucoup de travail toute l’année. Mais on ne voudrait pas engager un assistant car ce travail, c’est quelque chose qui n’appartient qu’à nous. Ces figurines sont tous pour nous. On ne veut pas enseigner leur création à d’autres personnes. De plus, chacun sait ce qu’il a à faire, on forme une belle équipe. »

Actuellement, ils conçoivent 20 rings en cinq à six jours, en plus des autres sculptures artisanales. Il suffirait simplement d’une journée pour en produire autant, si c’était leur unique activité. « Sincèrement j’imagine que je continuerai à en construire même quand je serai vieux. Ça m’occupe et ça me détend tellement que j’en oublie mes problèmes. Je pourrais passer toute une journée dans mon atelier sans penser au temps qui passe. C’est vraiment quand je lutte ou que je travaille que j’ai l’impression de voler », se réjouit Juan Valentín. L’artisan a vendu plus de 5000 figurines de luchadores depuis qu’il a ouvert son atelier.

Juan Valentín fixe les planches en bois qui seront les fondations du ring. © Jessica Ivonne Reynoso Chavarin

 

De son côté, le lutteur Horrible de oro se consacre à la vente de masque, un emblème de la lucha libre et du Mexique. Ils se vendent très bien dans les arènes et lui permettent de gagner sa vie bien mieux qu’auparavant. « Dès que je lutte quelque part, j’emmène quelques masques. Mon objectif, c’est de fabriquer des masques et des costumes pour mes coéquipiers. Mais je n’ai pas les machines qui me le permettent ». Chaque masque coûte de 2 à 25 €, tout dépend de la précision et de l’originalité des dessins.

À Ocotlán, peu de lutteurs y croient vraiment.  Mais si aucun d’entre eux n’est une star mondiale, ils le sont tous aux yeux des enfants.

 

Mathieu Baijard

 

Ce reportage est le fruit de quatre mois de travail par six étudiants en journalisme du centre universitaire de la Ciénega, à Ocotlán (Mexique). Retrouvez la version originale ici.

 

Remerciements :

À Christian Espinoza Cazarez, Noel Magallón Hernández, Martha Karina Fuerte Díaz, Francisco Fabián Rosales Macías et Jessica Ivonne Reynoso Chavarin, toute l’équipe dont l’investissement a permis de mettre à terme ce projet.

À Hectór Claudio Farina, notre professeur et directeur de la section en journalisme du Centre Universitaire de la Ciénega, qui a suivi et aiguillé notre parcours durant ces quatre mois.

À tous les lutteurs et les enseignants qui ont accepté de nous répondre, en particulier au groupe d’enfants de l’arène Luis Verdia qui s’est prêté avec plaisir au jeu des questions.

Mathieu Baijard

Étudiant en journalisme à l'IUT de Lannion. Passionné par le sport, la culture et le thé à la menthe. Suivez-moi sur Twitter ou CV

One thought on “MEXIQUE. Lucha libre : qui sont les lutteurs derrière le masque ?

  1. Jordan Guérin-Morin 9 juin 2016 at 19:01 - Reply

    Salut Mathieu !
    Je suis fan de catch depuis presque huit ans et j’espère suivre la même formation que toi à la rentrée prochaine. D’où ma joie quand j’ai découvert cet article. Contrairement au Mexique, où le catch est considéré comme un art, en France, ce sport est sous-représenté dans les médias. Et quand il est évoqué, c’est avec beaucoup de préjugés. Du coup je te remercie de proposer cette version française du reportage. J’ai découvert une facette de la lucha libre que j’ignorais.

    J’aurais encore pleins de questions à poser (Lucha Underground, la Ouest Catch en Bretagne, …) mais au risque de tomber dans le hors-sujet, j’espère seulement avoir l’occasion de te rencontrer, l’année prochaine peut-être.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.