Philippe Pujol : « C’est pas pareil, c’est Marseille »

« La violence, la drogue, l’affairisme, les magouilles, la corruption, le béton, l’élection, le racisme. […] C’est pas pareil, c’est Marseille. »

Philippe Pujol, lauréat du Prix Albert-Londres en 2014.

Ancien localier à La Marseillaise, Philippe Pujol est le lauréat du Prix Albert-Londres 2014. La Fabrique du Monstre, son dernier ouvrage paru le 13 janvier 2016, retrace dix ans d’immersion dans les Quartiers Nord de la cité phocéenne. Rencontre avec le fait-diversier le plus marseillais de France.

French Deconnection, votre premier ouvrage paru en 2014, rassemble deux séries d’articles : French Deconnection et Quartiers shit. Chaque article est un épisode ?

Ma technique d’écriture a toujours été de considérer que mon lecteur me lisait tout le temps. Je sais très bien que ce n’est pas le cas, mais j’écris en regardant ce que j’ai fait avant et ce que je vais faire après.

French Deconnection et Quartiers shit se suivent comme deux saisons d’une même série, comme à la télé. Au final ça donne un livre et, quand on le lit, on ne se rend même pas compte que ce sont des articles mis bout à bout.

Vous écrivez ces séries d’articles en tant que fait-diversier à La Marseillaise. A l’époque, vous vous imaginiez écrire des livres ?

Non. J’étais un fait-diversier des plus classiques, peut-être pas dans l’écriture mais dans la manière de traiter l’information, rien de particulier. A La Marseillaise, j’avais tellement de contacts et donc de facilité à faire mon job de fait-diversier, que j’avais le temps de traiter un côté sociétal pour m’amuser.

Au final, ça m’a propulsé en termes de carrière, mais ce n’est pas à ça que je pensais. Je ne pensais absolument pas en faire un livre. J’aurais bien aimé en faire une série-télé, dans le style The Wire, mais un livre non, ça ne m’avait jamais traversé l’esprit.

Vous avez enquêté de nombreuses années au coeur de la cité phocéenne. Marseille, ville violente et inégalitaire ou simples préjugés ?

Contrairement à l’idée qu’on s’en fait du point de vue médiatique parisien, je trouve que Marseille est très peu violente pour une ville qui compile toutes les tares françaises. Ce qui me surprend le plus ici, c’est l’absence de violence. Dans les grosses années, il y a 30 morts, ce n’est pas beaucoup. C’est triste, mais par rapport aux 300 de Naples, c’est presque rien. La Corse est bien plus violente, par exemple.

A Marseille, ça braille, ça deale, mais ce n’est pas une ville foncièrement violente. C’est une fausse représentation, mais les marseillais aiment bien ça. Ça fait caïd, ça fait peur.  Autre point positif à Marseille, c’est une des seules villes où l’intégration a en partie réussi. Ailleurs, ça marche pas du tout. A Marseille, ça marche un peu.

Le groupe de rap IAM, emblème marseillais, parle de Planète Mars pour évoquer la ville. Vous écrivez également dans les dernières lignes de La Fabrique du Monstre, « C’est pas pareil, c’est Marseille. ». Avez-vous cette impression d’une ville à part, avec des problématiques isolées du reste de la France ?

Selon moi, Marseille est une compilation des problèmes de la République française. Marseille, c’est la partie émergée de l’iceberg des tares de la France. C’est une ville sincère, qui assume ses problèmes. Même les élus ne cachent pas beaucoup leurs magouilles, ils sont assez ouverts là-dessus. C’est le côté bavard des Marseillais, ça facilite le boulot des journalistes.

Marseille c’est pareil que partout, en pire. Hénin-Beaumont, Bordeaux, Lyon, on a tous les problèmes de citoyenneté, de banlieue, de corruption, qu’il y a partout, mais compilés à l’échelle d’une ville.  Marseille rassemble l’intégralité des travers de la France, voire de l’Europe, avec les soucis d’échange, d’immigration, d’intégration…

La Planète Mars, c’est lié à une sorte d’autonomie culturelle, comme pour les Corses, les Bretons, les Basques. C’est plus à cette identité particulière que se réfère IAM.

C’est quoi l’identité marseillaise ?

D’abord, c’est ce langage particulier entre le provençal, le gitan et le maghrébin. On n’a pas le verlan. Le « wesh », « c’est chant-mé », ça n’existe pas ici. On a notre vocabulaire, notre façon de parler. L’usage de la métaphore pour tout, ce mélange d’insultes et de gentillesses, on te traite d’enculé quand on t’aime bien.

Il y a la vulgarité, mais il y a aussi la gentillesse et l’attention qui vont avec. A Marseille, tu parles tout le temps avec les autres. Ça m’a surpris quand j’ai quitté Marseille pour aller à Rennes puis à Paris. Je me suis dis : « C’est bizarre, les gens ne parlent pas ». C’est une grande force qu’a Marseille.

Dans La Fabrique du Monstre, vous expliquez que Marseille a en quelque sorte échappé aux phénomènes de radicalisation islamiste, « grâce » à la criminalité dans les quartiers. Comment peut-on expliquer cela ?

Il y a trois raisons. La plus importante pour moi, c’est l’identité marseillaise. Quand on arrive à Marseille, on vient toujours d’ailleurs. Il n’y a pas de Marseillais pur souche. Marseille est une ville d’immigration naturelle, un port sur la Méditerranée et qui est culturellement ouverte, même quand on a des maires réactionnaires comme c’est le cas actuellement avec Gaudin.

Alors les conflits entre cultures sont gommés par cette identité marseillaise, cette couche commune qui est au-dessus. Marseille, c’est un langage, un art de vivre, des habitudes…
 Et en général, quelle que soit la radicalisation, les mecs qui se radicalisent sont seuls, exclus d’un groupe. Ils se disent : « Puisque je suis seul, je vais aller vers les pires et je vais tous les niquer ».
 A Marseille, tu n’es jamais seul. Même si tu es exclu de la société au niveau de l’emploi, même quand tu es exclu d’un groupe, il y aura toujours quelqu’un avec qui parler, échanger. Pas de raison de basculer vers le pire.

La deuxième raison, c’est qu’il y a un monde associatif très vigoureux depuis longtemps à Marseille. Dans les quartiers Nord de la ville, le communisme était très implanté, c’est eux qui ont mis en place ces réseaux d’associations.

Et enfin, évidemment, il y a les réseaux de shit. Ici, la culture du banditisme est plus importante que la culture du djihad. C’est quelque chose qui est ancré de manière ancienne, ici les bandits sont connus. Quand on part en couilles à Marseille, quand on se radicalise, c’est plutôt dans la délinquance que dans le djihad.

Ces trois raisons font que Marseille échappe à la radicalisation islamiste pour l’instant. Aujourd’hui, on a zéro départ en djihad connu, c’est incroyable. Il y a quelques mosquées salafistes qui sortent, mais elles fonctionnent comme des réseaux de stups, elles sont implantées tranquillement dans leurs quartiers, sans grand danger.

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