Philippe Pujol : « Le Prix Albert-Londres m’a propulsé »

Philippe Pujol, ancien localier à La Marseillaise et auteur de French Deconnection et La Fabrique du Monstre, est le lauréat du Prix Albert-Londres 2014. Premier fait-diversier à recevoir cette récompense, il propose dans ses deux ouvrages un journalisme engagé, empreint d’humanité. Suite de l’article « Philippe Pujol : « C’est pas pareil, c’est Marseille » ».

Philippe Pujol a remporté le Prix Albert-Londres en 2014.

En 2014, vous recevez le prix Albert Londres pour votre série d’articles Quartiers shit parue dans La Marseillaise. Est-ce que cette reconnaissance de la part de vos pairs vous a poussé à continuer à écrire La Fabrique du Monstre ?

C’est simple. En 2014 j’envisageais d’arrêter. Parce que La Marseillaise était en train de crever, parce que travailler 70 heures par semaine n’était plus envisageable. J’allais arrêter, changer, chercher autre chose. Et là d’un coup, c’est l’explosion, ça m’a fait bizarre. Le Prix Albert-Londres pour un fait-diversier, c’était jamais arrivé ! Je suis quelqu’un pour qui le Prix Albert Londres a été un tremplin phénoménal par rapport à d’autres pour qui, c’est juste l’aboutissement de quelque chose. J’étais personne, pas du tout connu au niveau national. Un peu sur Marseille, d’accord… Et aujourd’hui, quand il y a des colloques, des réunions auxquelles je suis invité, je suis avec les personnages principaux, avec les stars. Je ne suis pas habitué à ça.
 Mais ça ne va pas durer, ça va disparaitre, c’est tout à fait normal, arrivera un moment où j’aurai dit ce que j’avais à dire.

Quand j’ai eu le Prix Albert-Londres et qu’on est venu me démarcher pour que j’écrive, ça m’a surpris en fait. C’est pas moi qui propose un livre, on vient me chercher pour que j’en écrive un. Comme je ne suis pas de ce milieu-là, je n’y pense pas, ce n’est pas évident.
 Le Prix Albert-Londres m’a propulsé, ça m’a permis de faire plein de projets, dont ce dernier bouquin La Fabrique du Monstre.

Dans La Fabrique du Monstre, vous abordez les problèmes de Marseille et vous mettez en lumière l’aspect hautement criminel de la ville, dans les quartiers Nord, mais aussi dans la sphère politique locale. Subit-on des pressions quand on effectue un travail d’investigation aussi poussé ?

Si j’avais écrit ce livre en étant journaliste à La Provence ou à La Marseillaise, ça n’aurait pas été possible. Mais en étant indépendant, il n’y avait aucun problème parce que personne ne savait que j’allais écrire ce livre. Je n’ai pas eu de procès, mais j’étais prêt. Je n’ai rien changé, c’est pour ça qu’ils [les politiques, ndlr] ne m’ont pas attaqué. Plutôt que de me faire de la pub, ils m’ont ignoré. Même un livre qui marche n’a pas autant d’ampleur que quelques articles dans la presse locale, avec un plus grand public. Et puis, ça ne vaut pas le coup, ils savent qu’il m’en reste encore sous le coude…

Dans La Fabrique du Monstre, vous enquêtez aussi sur les trafics dans les cités HLM de Marseille. Qu’en est-il des pressions de ce côté ?

J’ai eu des soucis assez importants avec des cités, et là ce n’est pas pareil. Tu es face à des jeunes de 14 à 19 ans qui fonctionnent plutôt dans la violence. Il a fallu que je gère ça avec d’autres voyous, j’ai fait jouer mes réseaux de connaissances pour calmer le jeu.

Aujourd’hui, un an après la parution de La Fabrique du Monstre, vous êtes journaliste à Sept.info, un site web d’information suisse. Avez-vous d’autres projets en parallèle ?

J’écris un autre livre, je suis scénariste pour une série, je fais du documentaire. Effectivement, je suis journaliste à Sept.info mais je m’autorise aussi à piger pour d’autres. Je fais un peu ce que je veux. Sept.info y gagne, ils ont un Prix Albert-Londres dans leur équipe et c’est valorisant pour un nouveau média. Et moi, j’y gagne car c’est un média de qualité, indépendant et qui se concentre sur le fond, sur l’investigation.

Après avoir travaillé pendant plus de 13 ans dans un quotidien, est-ce que vous avez changé votre façon de faire du journalisme, en prenant peut-être plus de recul sur l’information ?


La grande force que j’avais à La Marseillaise, c’était d’avoir de l’info en étant sur le terrain tous les jours, de pouvoir gagner la confiance des sources. C’est plus facile d’avoir de l’info en étant dans un quotidien. Le mieux serait de travailler dans un quotidien et d’en profiter pour faire un projet à long terme à côté.

A La Marseillaise, chaque année, je me donnais une thématique. En 2004, j’ai travaillé sur les braquages, en 2007 sur la prostitution, en 2008 sur les machines à sous, en 2011 sur la police, et de 2012 à 2015, j’ai travaillé sur les cités. Une sorte de thématique personnelle, qui me servait de fil rouge pour l’année, en plus de ce que je faisais déjà. C’était plus facile pour moi d’avoir des infos quand j’étais à La Marseillaise qu’aujourd’hui. Maintenant, ce qui compense, c’est le Prix Albert-Londres. Des gens qui ne me recevaient pas avant se sont mis à me recevoir. Être interviewé par Monsieur Pujol, ça leur fait plaisir. Moi j’en joue, je trouve ça ridicule, mais j’ai perdu d’un côté alors il faut bien que je retrouve de l’autre. Il faut toujours jouer sur quelque chose, tu ne peux pas avoir des infos avec rien. Soit du temps, soit de la notoriété, soit du deal donnant-donnant…

En tant que journaliste d’investigation, que pensez-vous de Mediapart, aujourd’hui figure phare de l’enquête journalistique en France ?

Mediapart a une grande capacité à ramener de l’information. C’est beaucoup de l’info qu’on leur amène plutôt que de l’info qu’ils vont chercher, mais à la rigueur ce n’est pas grave. Après, ils ont un côté donneur de leçons, un peu prof, qui peut agacer et qui, pour moi, n’est pas efficace. Beaucoup de gens diront : « J’en peux plus de Mediapart, c’est un parti politique, pas un média ! ». Je pense qu’ils ont tort mais je comprends qu’ils le ressentent.
 Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas faire de journalisme engagé, je suis pour qu’on aille dans une direction en suivant ses convictions.

Pour moi, il n’y a pas d’autre journalisme possible que le journalisme engagé. Mais c’est différent du journalisme militant. Militant, il y a un parti politique derrière, comme pour Le Figaro et Les Républicains, L’Humanité et le PCF, ou Valeurs actuelles et le FN. Engagé, tu crois en quelque chose sur un sujet précis, tu défends des valeurs. Mediapart, c’est du journalisme engagé, proche du militant.

 

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