Laëtitia Tual : « Mon travail, c’est de trouver l’expression »

Laëtitia Tual anime un atelier danse hip-hop et chansigne auprès d’adolescents rennais. (Photo : Joséphine Sicot)

Dans le cadre du projet « Urbaines », Laëtitia Tual (Laety), tient des ateliers de chant et de danse hip-hop en Langue des signes française (LSF), au Triangle de Rennes. Depuis son adolescence, elle se bat pour l’accès à la culture pour les sourds et malentendants.

Report Ouest : Vous avez commencé à apprendre la LSF à 15 ans, pourquoi vous y êtes vous intéressée ?

Laëtitia Tual : Par envie ! C’était une période où je cherchais le silence, certainement par rébellion. Mes grands-parents étaient poètes et philosophes. J’ai été élevée avec la recherche du beau verbe et de la poésie. En parallèle, chanter, danser, et avoir une belle prestance sur scène constituaient une grande partie de notre éducation. Un jour, j’ai ouvert l’autobiographie d’Emmanuelle Laborit, Le cri de la mouette. Elle abordait la langue des signes et la culture sourde. Ces thèmes m’ont instinctivement intéressée. J’ai commencé la langue des signes en 1994. Lorsque je me suis sentie plus à l’aise, j’ai eu envie de faire le lien avec le spectacle par le biais du chansigne.

R.O : Le chansigne est plus qu’une traduction, c’est une adaptation ou une création chorégraphiée en LSF d’une chanson. Comment êtes vous passée de la LSF au chansigne ?

L.T : En 1997, j’ai co-animé des ateliers bilingues avec des animateurs sourds. Un an plus tard, j’ai fait mes premiers chansignes sur scène. En France, cela n’existait pas du tout et personne n’y croyait. Avec le groupe de mon premier spectacle (La chanson signée), nous aimions notre projet et nous y croyions. Plus tard, une association m’a donné la chance de faire les premières parties de leurs spectacles. J’ai commencé à tourner avec des artistes, à rencontrer le public, et à voir que ce concept intéressait.

R.O : Vous chansignez du rap, de la poésie, du reggae, du rub-a-dub ou encore du rock. Pour « Urbaines », à Rennes, vous vous concentrez sur le langage et la danse hip-hop. Avec un registre aussi large, comment choisissez-vous les musiques sur lesquelles vous travaillez ?

L.T: Il faut que ça fasse vibrer mon coeur. La musique doit respecter mes valeurs, assez universelles, comme l’altruisme ou encore l’engagement citoyen. Je dois être en adéquation avec l’artiste pour qu’il y ai un échange. Sans échange, mes mains ne se mettent pas en vie. Traduire un concert entier, le rendre bilingue, c’est un travail de malade. Tous les matins, je fais une heure de sport pour que mes bras suivent, pour éviter les tendinites. Le soir, j’enchaîne douze ou quinze morceaux. J’ai la même sueur que le chanteur qui pose sa voix et j’assume pleinement les textes. En ce moment, je travaille avec Radikal MC. On est connectés. On y va frontalement et on fait ce qu’il y a de mieux ensemble.

R.O : Comment emmenez-vous le public dans l’univers d’une chanson ?

L.T: Quand je suis en concert, il y a la la force des textes, la présence, le tempo dans le corps et l’énergie. Dans mes choix d’adaptation, je fais attention à ce que les signes soient larges pour qu’on les voit de loin. Je privilégie les moments d’interaction pour inviter tous ceux qui ont envie de voyager.

R.O : Vous animez des ateliers qui font découvrir les différents styles musicaux. Vous faîtes également travailler l’expression corporelle et les expressions du visage. Comment se déroulent-ils ?

L.T: La base de ces stages, c’est s’approprier le tempo. Le but n’est pas de faire une imitation de ce que je propose mais de prendre le temps pour que chacun arrive à exprimer le tempo comme il le ressent. Il y a, d’une part, du travail de chansigne sur des textes adaptés. On réfléchit aux choix des signes, à comment les mettre en vie dans l’espace. D’autre part, il y a la création. On en voit trop peu en chansigne, donc j’essaie d’inciter à créer à partir du quotidien. Trouver l’expression et le sens pour que les autres puissent aussi ressentir nos émotions.

R.O : Faites-vous une autre activité en parallèle ?

L.T: Quand je n’ai pas de quoi manger, je fais autre chose. Il y a trois ans, je n’ai pas renouvelé mon statut d’intermittente du spectacle pour privilégier la qualité. Je courais aux quatre coins de la France et j’avais sept groupes de musique. Je n’avais pas le temps de vérifier que l’accueil pour les sourds était convenable. Cela générait de la frustration dans le public et mettait mal à l’aise. Aujourd’hui, je n’ai plus d’aides, pas de RSA, ni de domicile fixe. C’est très dur. Alors, j’ai des petits boulots pour remplir le frigo. Mais sans cela, je ne serais pas ici aujourd’hui, à faire ce qui me plait.

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