Olivier Ihl : « Si le vote blanc comptait, les gens iraient voter»

Photo : Mathilde Hérard

En France, les votes blancs ne sont pas comptabilisés lors des élections présidentielles. Stéphane Guyot, fleuriste parisien militant pour la reconnaissance du vote blanc, a décidé de se présenter aux prochaines élections. Le politologue et professeur à l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble Olivier Ihl nous parle de cet acte loin d’être encore démocratisé.

 

Report Ouest : Quand est né le vote blanc ?

 

Olivier Ihl : Le vote blanc est une vieille demande. Elle est apparue dès le milieu du XIXème siècle et a très vite reçu des réponses négatives. La raison principale de ces refus est que le vote blanc contreviendrait à la logique même des élections républicaines, c’est-à-dire à l’obligation de faire un choix. Pour défendre la reconnaissance du vote blanc, beaucoup répondent qu’exprimer un non-choix est aussi un choix, et qu’on peut ne pas être satisfait de l’offre politique qui est présentée. On peut voter blanc parce qu’on ne veut pas s’abstenir. Car on considère le vote comme un acte civique important. Mais aussi que voter contre un candidat ou pour un autre par facilité n’est pas envisageable si on a le sentiment que ce vote est trop éloigné de nos idées. Les candidats sont investis par les partis, notamment pour les élections locales ou législatives. On peut alors se faire imposer des choix sur lesquels on reste très critique.

 

R.O : Quel est l’intérêt de ce vote aujourd’hui en France ?

 

O.I : Sous la Vème République, le désamour des Français à l’égard des classes politiques est de plus en plus fort. Une partie de cette désaffection s’exprime par l’impression qu’une partie de l’offre politique leur échappe, et qu’ils ne peuvent pas vraiment faire état de leur préférence. Le vote blanc fait en sorte que les électeurs ne soient plus contraints de donner leurs voix sous la pression. Les électeurs sont de moins en moins nombreux à se rendre dans les bureaux de votes. Si on entrait dans un schéma où le bulletin était pris en compte, c’est-à-dire reconnu et décompté, cela changerait. On a le sentiment que si l’on entrait dans une logique de reconnaissance du vote blanc, les Français se réconcilieraient avec les élections et participeraient plus.

 

R.O : Et est-ce la seule raison ?

 

O.I : Le deuxième argument est que les candidats devraient être plus volontaires, plus persuasifs et plus à l’écoute. Il ne suffirait plus simplement d’avoir une bonne position en terme de pourcentage mais avoir, en valeur absolue, beaucoup plus de voix. La reconnaissance du vote blanc rendrait plus difficile l’obtention d’une majorité et renforcerait la nécessité d’offrir des programmes qui correspondent aux attentes des Français. Le décompte aurait une troisième vertu qui serait de réhabiliter la participation. Dans le système actuel, si vous vous abstenez ou si vous votez blanc, électoralement c’est exactement la même chose. Quelqu’un qui se lève le dimanche matin pour aller voter blanc est assimilé à quelqu’un qui est resté chez lui puisque son vote ne fait pas partie des suffrages exprimés. Ce sont des voix qui sont dites perdues, écartées par les mécaniques électorales. Dans l’arithmétique du calcul majoritaire, elles disparaissent. Dans cette logique, le bulletin blanc n’a aucun poids. En les reconnaissant, cela serait une reconnaissance de l’incidence électorale de ces électeurs.

 

R.O : Lors des élections présidentielles, beaucoup disent que les votes blancs ressemblent à l’abstention. Peut-on dire que le vote blanc ne peut pas fonctionner dans notre système électoral et législatif ?

 

O.I : Traditionnellement, les votes blancs existent mais comptent uniquement dans les régimes qui organisent un vote obligatoire comme en Belgique. Si le vote est obligatoire et que vous pouvez être puni par des peines d’amende si vous n’allez pas voter, le système doit prendre en compte les votes blancs. En France, il y a des arguments pour et des arguments contre la reconnaissance de ce vote. Les arguments pour consistent à dire que la crise de participation est très forte, que l’abstentionnisme est encouragé et qu’une trop grande force est donnée à l’offre politique au détriment des attentes électorales. Les arguments contre résident dans le fait qu’il faudrait organiser un vote obligatoire, qui ne relève pas de la tradition française. Reconnaitre le vote blanc sans que vote obligatoire pourrait enrayer le processus électoral dans certaines circonscriptions. Dans le cas où le vote blanc arriverait en tête, comment proclame-t-on les résultats ? Quelqu’un représente-t-il ce vote blanc ? Si oui, il n’est plus blanc car il y a un nom derrière. Refait-on une élection ? Ce ne sont pas des questions insurmontables mais cela dresse un certain nombre de difficultés. On pourrait imaginer qu’au-delà d’un certain seuil de vote blanc, le scrutin soit reporté car on considère que l’offre électorale n’est pas satisfaisante. Elle ne correspond pas à la volonté des électeurs et donc il faudrait en changer. Pour un scrutin de type présidentiel, cela reste compliqué.

Olivier Ihl sur le plateau du 19/20 de France 3 Alpes, le 9 novembre 2016.

 

R.O : Voter pour Stéphane Guyot, candidat représentant le vote blanc, on peut penser que c’est paradoxal mais est-ce une bonne idée ?

 

O.I : Ce genre de candidature, comme celle de Coluche en 1981 et de Marcel Barbu en 1965 qui ont plaidé pour la reconnaissance du vote blanc aux élections, sont appelées des candidatures de témoignage. Le but n’est pas de gagner mais d’ attirer l’attention publique sur un problème particulier. De faire parler de ce problème pour que les gens en débattent et se positionnent par rapport à ça. A ce titre, la démarche de Stéphane Guyot est intéressante parce qu’il se saisit de l’élection pour dire que le vote blanc est une réalité significative, que ce n’est pas nouveau mais que le législateur n’agit pas. Cette candidature capte l’attention, suscite la curiosité, et fait débattre.

 

R.O : Hormis cette volonté de capter l’attention, pouvez-vous donner une raison pour une telle candidature ?

 

O.I : Stéphane Guyot est un citoyen qui ne bénéficie pas de notoriété publique. C’est l’occasion de montrer que l’éligibilité en France a longtemps été confisquée. Tout d’abord par des hommes plutôt que des femmes et des classes moyennes et supérieures plutôt que des classes populaires. Stéphane Guyot fait passer un message : on peut être candidat sans notoriété générale ni médiatique et sans soutien des partis. Il attire l’attention sur une question qui dépasse les égos : peut-on reconnaître le vote blanc comme un choix, un refus d’endosser les investitures des partis qui définissent l’offre électorale ? Je pense que Stéphane Guyot est une figure intéressante car il se lance en politique et montre que l’éligibilité n’est pas réservée à quelques uns. C’est dans la logique de la démocratie. Il peut également casser cette dynamique de professionnalisation du politique qui fait que l’on retrouve toujours les mêmes visages.

 

R.O : Stéphane Guyot a aujourd’hui une centaine de promesses de parrainage sur les cinq cent soutiens requis pour accéder au premier tour des élections présidentielles. Selon vous, pourquoi y a-t-il aussi peu de soutien officiel à ce candidat et au vote blanc en général ?

 

O.I : Les parrainages sont souvent décernées dans des logiques politiques et partisanes. C’est un phénomène qui s’est renforcé avec l’obligation de rendre public les parrainages. Les maires doivent rendre compte des parrainages qu’ils apportent. Ceci peut les mettre en porte-à-faux : ils peuvent perdre des appuis financiers ou des investitures face aux grands partis (le Parti Socialiste, Les Républicains, l’UDI). En soutenant des candidats peu connus et hors-parti, les maires peuvent donc fragiliser leur position politique. Les cinq cent signatures forment un chemin difficile, même pour des candidats mieux lotis, avec plus de surface médiatique ou plus de moyens financiers. Les promesses pour Stéphane Guyot sont déjà significatives. Elles prouvent qu’il existe un mouvement d’opinion sur le sujet du vote blanc.

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