Festival Photoreporter : Entretien avec John Trotter

Du 7 octobre au 5 novembre a lieu la 6ème édition du Festival Photoreporter de Saint-Brieuc. Le festival qui a rassemblé plus de 30 000 visiteurs en 2016, a pour fil rouge cette année « unREST » (Agitation, Trouble). Il met l’accent sur les problèmes, les doutes, l’incertitude et les changements majeurs que traverse actuellement l’humanité. L’objectif du festival est toujours le même : faire réfléchir les visiteurs et exposer en photo la réalité, parfois dure et soudaine, du monde.

 

John Trotter, photoreporter américain expose actuellement son reportage « Trumpistan » au port du Légué à Saint-Brieuc. @ Kilian Le Bouquin

 

Pouvez-vous vous présenter ? 

Bonjour, je suis John Trotter, j’ai survécu assez de temps pour avoir actuellement 57 ans. J’ai été photographe durant ma vie entière d’adulte. Quand j’étais jeune, je voulais devenir cycliste professionnel. J’ai fait mes premières courses en France, en Seine et Marne. À ma toute première course, l’homme qui avait gagné n’était autre que Laurent Fignon et j’ai alors réalisé que je ne serais jamais un cycliste comme lui, je ne serai jamais cycliste professionnel. Je vais ranger mon vélo et je serai photographe à la place. C’est pourquoi, dès mes 20 ans je suis devenu photojournaliste. J’ai commencé à photographier pour des journaux dans le Missouri, puis en Californie pendant près de 15 ans. Depuis les années 2000, je travaille à New York, c’était mon rêve.

Cette année vous avez travaillé sur la résistance contre la politique de Trump. Comment pourriez-vous résumer votre photoreportage ?  

Je pense que nous avons tous rigolé, mes amis et moi quand Donald Trump a annoncé qu’il se présentait aux élections. On s’est dit que c’était bien, que ça allait être drôle quand on allait regarder les premiers débats. Et puis au fur et à mesure on s’est dit que ce n’était plus drôle car des personnes le croyait sérieusement. Et puis les mois sont passés, il y a eu l’élection et c’est vraiment arrivé. Maintenant, ça semble impossible, je suis choqué et à la fois pas surpris… Vous savez, il y a quelque chose au sujet de l’Amérique, des Etats-Unis, que Trump représente vraiment. Et c’est peut-être la face que le reste du monde n’apprécie pas à propos de nous (les américains). Il n’est pas du tout intéressé par le reste du monde et une grande partie des Etats-Unis pense la même chose. Je pense que les gens se sentent perdus et ils veulent résister face à cette élection. Ils ne veulent pas croire que c’est vraiment leur Amérique. Je suis allé à l’inauguration de Donald Trump et le jour suivant il y avait la « marche des femmes » dans environ 300 – 400 villes. J’étais à Washington D.C et les rues étaient noires de monde, on ne pouvait même plus bouger. À New York c’était pareil, il y avait peut-être même plus de gens. Partout dans le monde, même à Paris, il y avait ces marches. Il n’y a jamais eu autant de manifestations maintenant que depuis la guerre du Viêt-Nam ou le mouvement des droits civiques.

Qu’est-ce qui vous a amené à effectuer ce reportage ? 

Je pense que parfois on doit chercher et penser ce qu’on peut photographier, on doit faire beaucoup de recherches. Et parfois, à l’inverse, c’est naturel. Je devais le faire.

Cette année, le fil rouge du festival est « unREST » qui signifie « trouble », « agitation ». En quoi votre travail s’ancre-t-il dans cette logique ? 

Ce qui arrive politiquement aux Etats-Unis, avec ce mouvement qui nous fait tourner le dos à notre amitié, nos relations avec le reste du monde, qui fait que nous ne pensons qu’à nous est très important, c’est d’une grande ampleur. Je suis né aux Etats-Unis, j’ai vécu aux Etats-Unis toute ma vie et c’est naturel que j’aille mois après mois à ces manifestations qui sont parfois énorme et parfois beaucoup plus petites avec une vingtaine de personnes. Parfois je photographiais trois manifestations par semaines, New York est une ville très active. Donald Trump est originaire de New York, et seulement 18% des New-yorkais ont voté pour lui, ils savent qui il est.

@ Kilian Le Bouquin

L’objectif du festival, comme à son habitude, est de faire réfléchir les visiteurs et d’exposer en photo la réalité du monde. Qu’est-ce que vous aimeriez que les spectateurs retiennent de votre exposition ? 

Nous faisons notre meilleur travail en tant que photographe, en tant que créateur de documentaire quand nous pouvons vous faire comprendre ce que c’est de vivre dans cette situation. Comme à Lima (référence au reportage de Gael Turine, « Le mur de Lima – Pérou), qu’est-ce que ça ferait de construire un mur là, en plein milieu de Saint-Brieuc ? Qu’est-ce que les américains qui ne sont pas d’accord avec Donald Trump ressentent ? J’ai voulu agencer mon exposition de manière à ce que les différentes photos créent une sorte de manifestation, de façon à ce que les gens marchent à travers vous et que vous marchiez à travers eux. Je n’ai pas voulu les exposer sur un seul mur.

Pensez-vous que ces manifestations peuvent avoir un impact sur Donald Trump et sur sa politique ? 

Je pense que mes photos sont justes des photographies de choses mais peut être qu’elles parleront à quelqu’un et qu’en les voyant il se dira « Cela se passe réellement. » J’ose espérer que les manifestations pourront changer les choses. Les gens ont besoin d’avoir une voix, de parler. On peut toujours le faire, autant essayer. On ne sait pas vraiment et je pense que c’est le problème. Nous faisons des hypothèses sur notre liberté d’expression, nous ne savons rien. Peut-être que l’armée va commencer à nous tirer dessus… qui sait ? Tout peut arriver, Trump est élu. J’espère vraiment que nous serons capables de créer un changement politique. Peut-être que des personnes qui liront votre interview vous diront « pourquoi il a un problème avec Trump ? Trump est un bon gars. » Il y a bien évidemment beaucoup d’américains qui pensent que c’est un homme bien mais la plupart des gens que je connais, surtout à New York ont vu ses actions il y a plusieurs années. Ils savent qui il est. C’est un clown, c’est un dangereux clown et nous le rejetons. J’espère que les gens à l’autre bout des Etats-Unis entendront que nous sommes un pays dans lequel on peut faire des choses les uns pour les autres et que diviser les gens, considérer nos voisins comme étants des ennemis n’est pas très productif.

« Ils n’ont pas résisté, forcément, ils pensaient gagner ; ils ont résisté parce qu’ils ne pouvaient tout simplement pas imaginer collaborer, même passivement » Jonathan Kirschner comparant le mouvement de résistance anti-Trump à l’Europe fasciste au bord de la Seconde Guerre mondiale. Cette phrase peut-elle s’appliquer aujourd’hui ? 

Oui tout à fait, les américains qui résistent veulent prévenir de ce qui pourrait arriver. Quand vous ne voulez pas être malade vous prenez des médicaments en prévention. Ici, ils manifestent en prévention contre le fascisme. On va dans une mauvaise direction et l’idée est de changer de voie. Le problème aux Etats-Unis est que les gens ne s’écoutent pas entre eux. Dans le centre des Etats-Unis les habitants ont de vrais problèmes et sont vraiment désespérés. Ils pensent vraiment que Donald Trump peut faire quelque chose pour eux.

Photographie de John Trotter à retrouver à l’extérieur du Carré Rosengart.

 

Vous avez encore jusqu’au 5 Novembre pour apprécier les photographies de John Trotter et des autres photographes au festival Photoreporter en baie de Saint-Brieuc.

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