Kickblast. L’envol des papillons rappeurs

Bonbec et James Digger forment Kickblast, un groupe de rap trégorrois à l’humour très prononcé. Leurs clips à l’atmosphère loufoques comptent plusieurs dizaines de milliers de vues sur Youtube. Mais derrière l’insouciance apparente, leurs mots traduisent les maux de la société.

Bonbec (à gauche) et James Digger (à droite) utilisent le rap et l’humour pour s’échapper de leur quotidien.

Sur les murs blancs du salon, des papillons noirs s’envolent. La décoration, lumineuse et moderne, sort d’un magazine. La petite maison, située à Rospez dans la campagne lannionnaise, n’a rien du repère de rappeurs. Ici, ni enceintes ni basses mais un livre pour enfant sur la table basse.

 « Nous étions en train d’enregistrer », chambre Goulven Le Gall, alias Bonbec, père trentenaire et poète à la casquette rebelle. Arnaud Héry, ou James Digger, est avachi dans le canapé gris. Guitare sèche à la main, il sourit : « Je ne sais pas en jouer ». Le ton est donné. Les deux potes forment Kickblast, un groupe à l’univers singulier et comique. Leurs productions mêlent les textes engagés du hip-hop et les sons libérateurs de l’électro. Leurs clips suscitent l’intérêt des organisateurs de concerts. Le duo prépare son troisième EP (format musical plus court qu’un album). Un succès qui dure depuis vingt ans.

« Goulven écrivait des textes avec un ami commun. Comme ils n’avaient pas d’instru, ils m’ont appelé »

« On s’est rencontré au lycée, dans les années 90, en seconde », fait ressurgir de ses souvenirs James Digger, chargé de composer les musiques. « Goulven écrivait des textes avec un ami commun. Comme ils n’avaient pas d’instru, ils m’ont appelé », enchaîne-t-il décontracté sur le dossier du fauteuil. Ses grosses lunettes noires cache ses petits yeux. Sa casquette est héritée de ses années lycée. Nostalgie des nineties …

UN DUO HAUT EN COULEURS

De leur première rencontre naît une amitié fusionnelle, désormais presque palpable. Arnaud et Goulven, font la paire. Ils jouent avec les mots mais n’en n’ont plus besoin pour communiquer. Un regard intense, un sourire malin suffit. Très vite, les deux artistes multiplient les projets. Ils forment le groupe Alktraxx et enchaînent les premières parties comme celle du mythique groupe de rap Assassin à Brest. En 2003, ils sont élus révélation des Vieilles Charrues.

Mais une nuit de février, tout bascule. Les deux Tregorrois arrêtent tout. Ils créent un nouveau groupe : Kickblast. « On voulait se démerder seuls, tout maîtriser », lâche Bonbec. Ses yeux bleus éclairent son visage plongé dans l’ombre de sa visière. Il poursuit : « Quand le succès est au rendez-vous, des personnes te gravitent autour. On travaillait avec une maison de disque et un manager. On en a eu marre. On s’est barrés. » Le parolier avale une gorgée de café. James Digger boit un verre de jus de pomme. Il complète : « Nous voulions créer et ne pas s’enfermer dans un genre particulier. En créant Kickblast, nous voulions montrer qu’on n’en a rien à battre. Nous sommes libres. »

Le pull monochrome de Bonbec laisse entrevoir son avant-bras droit et un tatouage jaune et vert. Dans leur salon comme dans leurs vidéos, Bonbec et James Digger sont hauts en couleurs. Parfois, ils quittent la conversation et échangent une blague qu’eux seuls comprennent. « Il est bon mon jus de pomme ? », se demande Bonbec « Ouais ! En plus faut bouffer cinq fruits et légumes par jour…» rétorque James Digger. « Des fruits plein de glyphosate … », philosophe le parolier. L’atmosphère électrique et burlesque des clips est caractéristique de leur amitié. Mais derrière cette ambiance bon enfant, Kickblast cache ses mécontentements.

« ENVIE DE SE BARRER »

Dans ses paroles, le duo cri que «Ce Monde Est Bizarre» (2011), gouverné par le capitalisme, détruit par le réchauffement climatique et meurtri par « le conflit israelo-palestinien » («Pop Pop»). Le rythme est alors plus posé, les couleurs plus ternes. Leur rap est spleen. « Un tatouage sous le costard mais est ce qu’on s’émancipe dans la vie ? » («Ce Monde Est Bizarre») interroge Kickblast. Dans «Ou pas» (2013), ils avouent : « On rêve d’ailleurs mais on reste là. »

« On a tous ce désir de partir. J’ai souvent l’envie », confie Goulven Le Gall. Arnaud Héry s’est décollé du dossier. Il se tait. Les blagues et la joie de vivre laissent place au silence. Ils se regardent, réfléchissent, hésitent. Goulven reprend. « En ce moment, j’ai envie de me barrer. J’en parlais il y a peu de temps avec ma femme. On évoquait le Portugal. » Pause et gorgée de café.

Arnaud Héry se livre enfin. « Je suis attaché à ma région, à mes amis, à ma famille. J’ai déjà eu envie de partir. Mais sans Bonbec, avec qui je pourrais faire du son ? » s’interroge Arnaud. « Quand nous étions jeunes, chaque week-end on prenait la voiture et on allait sur les petites routes. Chacun notre tour, on roulait vers l’inconnu. Tous les jours, on se contente d’emprunter les routes du quotidien», se rappelle Arnaud, sourire nostalgique aux lèvres. Le temps passe. Les ados deviennent adultes et parents. « J’ai une fille, elle est au collège. J’ai une baraque. Je ne vais pas imposer à ma famille ce changement », souligne Goulven Le Gall, la voix basse.

« Quand nous étions jeunes, chaque week-end on prenait la voiture et on allait sur les petites routes. Chacun notre tour, on roulait vers l’inconnu »

Des pas descendent les escaliers. Bonjour timide. « Tu viens prendre ton goûter ma chérie ? » Elle sourit : « Oui ». Goulven termine sa dose de caféine. « Ce n’était pas gai ces réponses », lâche-t-il. « Tu rames », blague Arnaud qui profite de l’interruption soudaine pour regagner le registre de l’humour. Leurs blagues sont prétextes à éviter la gravité de certains sujets.

« UNE SORTIE DE SECOURS »

« Ça permet aussi d’accrocher l’attention », explique Bonbec le MC. Il poursuit : « Nos textes sont parfois assez lourds. L’humour facilite la transmission du message et permet de garder le moral. » Ils prennent l’exemple de leur clip « Youpi« , paru en septembre 2012. « A l’époque, le climat était sous tension. Je ne sais plus ce qui se passait … », se rappelle Bonbec. « Mérah ? ». Il s’illumine : « Ouais c’est ça ! On voulait un clip un peu manouche pour dédramatiser. Mais en même temps, les paroles sont assez dures. » Kickblast revendique sa liberté artistique. L’humour est sa façon de l’atteindre. Car hors du flow, la parole est difficile à se libérer. James Digger précise par exemple : « Je ne veux pas parler de mon boulot. » Même écho dans les mots de son collègue, contacté par téléphone : « Arnaud ne mélange pas vie privée et vie professionnelle. Je ne connais pas très bien son groupe. »

L’humour est leur soupape de décompression, « une sortie de secours, un plan B » («P’tite souris», 2012). Kickblast rappe pour oublier la société. Ses musiques sont un doigt d’honneur insouciants aux soucis présents. « On a besoin de faire du son. Quand j’écris je me barre complètement », explique Bonbec, ses yeux bleus toujours perçants. C’est un retour aux années lycée, aux bonbecs acidulés, aux premières virées en bagnoles et aux temps adolescents. Kickblast s’envolent en chanson. Ils sont papillons noirs sur mur blanc.

Paysan breton de coeur vendéen. Fan de catch étudiant en journalisme à l'IUT de Lannion.

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