Parole Divine

Article écrit le 26 octobre 2017

Divine vient d’obtenir son code. Elle fête ça le 25 octobre, avec sa famille. Cette jeune Lannionnaise a 20 ans. Parfois, elle sort avec ses amis. Parfois, elle va au cinéma, toujours sous la menace d’une expulsion. Divine vient du Congo-Kinshasa. Elle est sans-papiers.

Illustration par Mélusine Guinard

L’attente. Chez elle, avec des amis, quand elle sort, Divine l’emporte toujours avec elle. Depuis trois ans, elle attend la lettre qui lui annoncera l’acceptation de son titre de séjour. Mais elle n’arrive pas. Intégrée à la société mais invisible de l’administration, Divine avance au rythme qui lui est imposé. Première rencontre avec cette jeune femme en juillet 2017. Dans son studio lannionnais, elle se remémore une sale période. Problèmes familiaux et guerre civile s’entre-mêlent, cela rend sa vie à Kinshasa infernale.
Dès sa naissance, Divine est lâchée sans parachute. Sa mère décède lors de son accouchement. Son père, militaire, ignore son existence. élevée par son oncle et sa tante, à l’époque sans enfant, elle apprend la vérité sur ses parents à l’âge de onze ans. « Ma tante était comme ma mère, c’étaient mes parents. » Divine comprend qu’il n’y a plus de place pour elle dans sa maison d’enfance. Rapidement, elle met un visage sur son père biologique : il se faisait passer pour un ami de la famille depuis quelques années. Elle part vivre avec son père. Derrière ses mains, Divine cache son sourire, gênée. « J’ai choisi une école tout près de chez lui. Les conditions n’étaient pas super mais on arrivait à manger. »

Repliée sur son petit tabouret rouge, Divine cherche ses mots pour décrire son quotidien, les soldats et les scènes d’horreur. Froidement et simplement, elle raconte les tirs militaires et les corps qui s’effondrent sous les balles. « Ça arrivait quand des manifestations s’improvisaient à Kinshasa, ça arrivait quand trop de gens étaient dans les rues. Les morts, ça arrivait tout le temps ». Le détachement dont la jeune femme fait preuve déconcerte.

Quelques photos sont accrochées au mur face à son lit, aucune du Congo. Pourtant, les années n’effacent pas ses souvenirs. Le plus vif reste l’abandon de son père, un an après le début de leur cohabitation. Avec pour seul mot d’adieu, un ticket pour l’Europe. Les larmes aux yeux, elle se souvient d’un ami de son père, celui dans la confidence, celui qui a exécuté le « plan » : 

« Il s’est occupé de tout, il m’a emmenée à l’aéroport, m’a donné mon billet. C’est comme ça que je suis arrivée. »


En 2014, Divine atterrit à Saint-Brieuc. Elle a 15 ans. Son statut de mineure isolée lui permet d’être prise en charge rapidement par le conseil départemental. Elle passe sa première nuit en France dans ses locaux, à Saint-Brieuc. Le lendemain, elle intègre le foyer pour mineurs de Lannion, où elle forge autour d’elle sa famille française. Où elle grandit.

Le moment redouté arrive. Tout juste adaptée à un nouveau mode de vie, une obligation de quitter le territoire français lui tombe dessus. C’est la réponse à sa demande de régularisation. « Elle a essuyé un refus de la préfecture sans explication précise, explique le collectif de soutien aux sans-papiers du Trégor-Goëlo, alors elle est devenue un cas emblématique même si elle ne souhaitait pas se montrer ». Divine garde sa timidité. Une volonté d’effacement. Elle garde espoir aussi.

 L’intégrée

Aujourd’hui, son statut de sans-papiers est loin de la définir. Bénévole depuis quatre ans à la Croix-Rouge, diplômée d’un bac avec mention, elle est très entourée. « En trois ans, elle a vraiment changé », se réjouit Valérie Fayol, sa famille d’accueil et son soutien tant moralement que financièrement. Aidée dans ses projets par ses amis et sa famille, elle gagne en assurance. Elle s’émancipe lentement. En juin dernier, nouvel envol. Divine prend son indépendance et emménage dans son studio. « Elle n’a jamais eu d’aide de l’Etat. Pas un centime. Je paye le loyer. Avoir un chez soi à son âge, c’est normal » précise Valérie.

Très reconnaissante envers ceux qui l’ont aidé, Divine relativise :

« Moi ça va, ce qui m’embête, c’est de savoir que je ne suis pas la seule dans cette situation. Je n’ai pas de papiers mais j’ai trouvé une famille quand certains sont à la rue ».


Pour ce qui est de sa scolarisation, elle suit son instinct et s’inscrit au bac professionnel Service d’aide à la personne. Son école à Morlaix la soutient dans ses démarches : «  elle avait 20 ans mais tant qu’elle passait un diplôme, elle pouvait rester légalement en France. On n’a eu aucun souci, ni administratif ni juridique ni autre pour elle ici. Elle était investie même si elle était effacée ». En ce moment, Divine envisage d’intégrer des écoles d’aide-soignante.  Elle travaille ses concours. Comme tout le monde, elle avance. Parfois difficilement. Quand certains n’ont qu’à ouvrir une porte, elle doit abattre des murs.

Appuyée à une planche faisant office de table de rangement et de plan de travail, elle réfléchit. « Parfois, je me sens coincée, limitée, explique-t-elle, j’avais trouvé des contrats d’apprentissages qui pouvaient débaucher sur des embauches. » Mais les procédures pour employer une personne en situation irrégulière sont trop lourdes pour les entreprises. Sans-papiers, Divine ne peut pas travailler.

 L’invisible

Hors de l’école, tout se complique. Le conseil départemental exige des tests osseux pour déterminer l’âge de plusieurs mineurs isolés. Au croisement de la tristesse et de la déception, Divine revient sur cet épisode qui l’a marqué.

« Les médecins ne nous ont rien dit, rien expliqué. Ils nous ont posé des questions, on fait une radio de ma main et par rapport au test, ils ont affirmé que j’avais 18 ans alors que j’en avais 16. »

Sa parole est niée par un examen connu pour son manque de fiabilité1. Considérée majeure, Divine est contrainte de partir malgré les recours lancés par l’équipe du foyer. Une nouvelle fois, Divine doit se reconstruire.  « C’était une jeune file de 16 ans qui venait de se faire mettre à la rue par le conseil départemental. Elle était effacée, en insécurité et en position de retrait », se désole Valérie Fayol. « J’étais au plus près de la destruction psychologique que cela représente. Faire vivre cela à quelqu’un, à un enfant, c’est très violent. »

Trois mois après l’entretien chez elle, Divine n’a toujours pas de réponse pour son deuxième dossier. « On l’a déposé en novembre 2016, ça fait presque un an. » Et l’attente continue, les soupçons courent. Date de naissance. On ne la croit pas. Lieu de naissance. On lui demande des justificatifs. Nom. On refuse d’examiner ses papiers congolais.

Comment avoir confiance en soi quand tout ce qu’on dit est remis en question. « Ils cherchent toujours des choses pour se débarrasser de toi, refusent des éléments qui prouvent ce que tu dis, cherchent la petite bête pour te contrer », lance-t-elle, habituée. La reconnaissance est indipensable pour se construire. Elle ne l’a pas eue. « Au delà de l’invisibilité, c’est du rejet », souligne Valérie. Rejet d’une parole, rejet d’une identité. Divine, personnalité tout en contraste. Tantôt intégrée, tantôt à l’écart. Tantôt humble, amicale, bienveillante. Tantôt hésitante, embarrassée, réservée.

Du point de vue de l’administration, Divine n’est ni ici, ni là-bas. Elle est enfermée dans un entre-deux bureaucratique et géographique. Divine fait ses courses, rentre chez elle, tient deux fois par semaine la boutique de la Croix-Rouge. Divine vit à Lannion. Mais sa visibilité légale ne tient qu’à un courrier. Aux yeux de la société, Divine n’existe pas. Elle est l’invisible, l’expulsable.

Le cadeau de noël est arrivé sous forme d’un récipissé de la préfecture d’autorisation temporaire de séjour et de travail pour 6 mois. Divine a relancé ses anciens lieux de stage et vient de commencer un remplacement de 10 jours à Rennes dans un Ehpad.

 

1 Lamarche-Vadel Gaëtane, « Tests osseux pour les mineurs étrangers isolés », Multitudes, 2016/2 (n° 63), p. 151-158.
« La technologie du soupçon : tests osseux, tests de pilosité, tests ADN », Mouvements, 2010/2 (n° 62), p. 80-83.

 

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