Augustin Trapenard : « la radio doit rester un média d’imagination »

Augustin Trapenard, animateur et producteur de Boomerang sur France Inter, participait samedi 3 février à la 15e édition de Longueur d’ondes, le festival de la radio et de l’écoute à Brest. Il est revenu pour Report Ouest sur son émission, sur son rapport à la radio et sur l’évolution du journalisme.

 

Augustin Trapenard est journaliste culturel sur France Inter et sur Canal+ . (© Maxime James)

Vous refusez que votre émission Boomerang sur France Inter soit filmée. Pourquoi ?

Je résiste beaucoup à la radio filmée. Je pense qu’en entendant que la voix, nous sommes forcés d’imaginer et de créer nos propres images. Il se dit tellement de choses dans une voix : le sourire, la voix qui se casse… Il y a toute une palette d’émotions très étranges. Je crois que cette palette d’émotions est plus grande, plus intense et plus forte avec ce média invisible qu’est la radio. Dans Boomerang, seule la fin de l’émission est filmée. Mais ce n’est pas avec les « caméras de vidéo-surveillance » du studio, comme j’aime les appeler (rires). C’est un journaliste du service web de France Inter qui vient avec sa caméra et qui propose des images plus conséquentes. Pour moi, la radio doit rester un média d’imagination. Je refuse aussi parce que je crois que la télévision est un métier, un art avec des plans. Un artisanat, aussi, avec des gens qui travaillent, des réalisateurs, des caméramans, des décorateurs, des directeurs artistiques et c’est respecter ces métiers-là.

Vous parlez de cette émission comme étant votre « plus grande aventure professionnelle ». Pourquoi est-elle si singulière à vos yeux ?

Elle est diffusée à une tranche unique. France Inter est une antenne nationale, une antenne du service public et à 9 heures il y a encore beaucoup de gens qui l’écoutent. Ce n’est pas moi qui suis le responsable du succès, c’est juste que le matin on écoute beaucoup plus la radio qu’en milieu d’après-midi. J’ai donc une responsabilité par rapport à cela. Et c’est une chance formidable qu’on m’ait laissé la liberté de faire exactement ce que je voulais, en l’occurrence un entretien avec un artiste qui n’est pas forcément très bankable et catalyseur d’audiences. Être capable de le faire est une aventure professionnelle inouïe. Mais c’est aussi une aventure intellectuelle, car j’ai la chance de recevoir à la fois des écrivains, des musiciens ou bien encore des cinéastes. Je rencontre tous les jours quelqu’un d’intéressant. Et c’est rare.

Est-ce qu’une émission comme celle-ci pourrait être diffusée sur l’antenne d’une radio privée comme Europe 1 ou RTL ?

Je ne crois pas. C’est très important de se souvenir de la chaîne dans laquelle on est. Quand on produit une émission, il faut aussi le faire selon la couleur de la radio. Si, par exemple, on m’avait proposé le 9 heures d’Europe 1, je serais allé chercher l’identité première de l’antenne qui est, selon moi, la musique pop. Et j’aurai fait une émission entièrement musicale avec six ou sept disques et un entretien avec des artistes et des spécialistes pour retrouver l’identité première d’Europe 1 qui est la musique. Sur RTL, ils s’en sortent très bien, mais ils ont surtout des chroniqueurs qui discutent entre eux de la culture. Alors que Boomerang a ce truc unique de recevoir à la fois Johnny Hallyday, Hélène Cixous en passant par Gérard Fromanger. Ce sont des auteurs et des artistes complètement différents. La semaine dernière, je recevais par exemple Robert Badinter le lundi et le lendemain j’avais Léa Drucker. Je ne suis pas certain que cet éclectisme soit possible sur d’autres chaînes.

Pensez-vous qu’il y a suffisamment d’émissions culturelles ?

J’ai tendance à dire qu’il n’y en a jamais assez. Ce qui m’inquiète, c’est que lorsqu’il y en a, elles sont de plus en plus courtes et elles préfèrent parfois le buzz. J’ai toujours préféré le sens. Je trouve cela plus intéressant et plus fort. Il faut avoir une confiance dans la parole de l’artiste, qui, pour moi, est une parole dissidente, une parole qui peut être une parole de résistance. Ce n’est pas en une minute chrono qu’on peut faire cela.

Vous présentez des émissions culturelles, mais qu’est-ce que la culture pour vous ?

Cela veut tout et rien dire. C’est d’abord une définition trouble et fluctuante. Je reçois plus des artistes et ce que j’interroge c’est l’art et ce qu’est la fonction de l’art. La culture est devenue une sorte de marronnier dans lequel on met un petit peu tout et n’importe quoi. C’est un peu élitiste parfois alors que c’est absurde car, pour moi, le terme de « culture » inclut tout. La culture est une ouverture. C’est ce qui, par essence, ne se définit pas et c’est ce qui nous ouvre à l’autre, à autrui, au monde.

Lors de votre passage à la 15e édition du festival Longueur d’ondes, vous avez déclaré que « la communication est en train de manger le journalisme culturel ». Cela vous inquiète ?

C’est une interrogation que j’ai constamment. J’essaie de défendre mon métier. Mais cela va aussi de paire avec le mépris actuel du métier de journaliste culturel. L’industrie culturelle tente d’éviter les grands moments d’entretiens pour préférer la communication. D’ailleurs, je n’aime pas le terme de « promo » car il a été inventé par des gens qui n’aiment pas la culture et qui ne la pensent qu’en termes marchands. Moi je ne vends rien. J’interroge quelqu’un qui m’intéresse par son art et sa création. Mais il est vrai que sans cela, certains artistes ne viendraient pas. Il faut résister.

Vous trouvez également que le journalisme se met de plus en plus en avant…

Je me méfie beaucoup de cette époque, où, quand on regarde une émission politique, à la fin, on se demande si le journaliste était bien. Et par conséquent, l’invité passe au second plan. Je pose la question : à quel moment a-t-on préféré s’interroger sur le journalisme plutôt que sur l’invité et le sens de ce pourquoi on l’a invité ? Je remarque qu’il y a beaucoup d’émissions où le journaliste est starisé au détriment, parfois, de ses invités. En ce qui me concerne, j’essaie de mettre en avant et d’interroger un artiste et de m’effacer au profit de sa parole. C’est vraiment un défi que je me lance.

Comment passe-t-on d’une agrégation en littérature anglaise à la présentation de l’une des émissions les plus écoutées en France ?

J’écoutais France Inter avec mes parents quand j’étais tout petit. Le journalisme, je l’ai quasiment toujours associé à cette chaîne ou alors à France Culture. J’étais un étudiant très renfermé sur moi-même et je travaillais énormément. La période de mes études n’est pas le moment où j’ai été le plus heureux. Quand j’ai fait mon stage à France Culture, ils m’ont donné ma chance. C’était une autre époque. Je ne pense pas que cela puisse être possible aujourd’hui.

Le passé universitaire d’Augustin Trapenard est moins connu des auditeurs et téléspectateurs. (© Capture d’écran Cairn)

Quel est votre meilleur souvenir en radio ?

Étrangement, ce sont les moments compliqués. Ce sont ces moments où il se passe des choses qui n’étaient pas prévues sur le conducteur qui sont les meilleurs. On s’en rend compte un peu a posteriori. Je pense toujours à mon interview de la chorégraphe Anne Teresa De Keersmaeker qui, dans Boomerang, s’est retournée contre moi en me posant des questions. Je ne l’avais pas prévu. Et c’est devenu très émouvant.

Biographie express

3 avril 1979 : Naissance à Paris

2002 : Première expérience radio à France Culture lors d’un stage d’observation

2003 : Obtention de l’agrégation d’anglais

2005 : Première expérience en télévision à France 24 avec une chronique littéraire en français et en anglais

Septembre 2014 : Lancement de Boomerang sur France Inter

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